Pour les familles des patients hospitalisés, une réalité inédite s'installe : leurs proches devront lutter seuls contre la maladie.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

Diane et Jean-Claude Dupras sont inséparables depuis 53 ans. Aujourd’hui, ils luttent contre le même ennemi, isolés l’un de l’autre.

« Ce qui est le plus difficile, c’est l’éloignement, c’est l’impuissance. De ne pas pouvoir être proche d’eux, leur tenir la main. Je vis une peine virtuelle », raconte leur fils Patrick Dupras.

Tous deux atteints de la COVID-19, les Dupras font partie des 50 Québécois actuellement hospitalisés aux soins intensifs. Tous luttent pour leur survie, loin de leur famille.

Pour limiter la propagation du coronavirus, une directive inédite a été mise en place dans les hôpitaux : les patients hospitalisés pour la COVID-19 n’ont droit à aucune visite de leurs proches.

« La chose la plus difficile, c’est l’impuissance de ne pas pouvoir être à leur chevet. Vous savez que si l’on arrive au pire des cas, je ne peux même pas leur faire de funérailles », souligne Patrick Dupras.

« Une battante »

Grands-parents de deux petits-enfants et citoyens de Blainville, les Dupras ont contracté le virus lors d’un voyage en Espagne, l’un des pays les plus touchés par la pandémie. La nuit de leur retour de Málaga, ils ont commencé à avoir de la fièvre à leur domicile. Ils ont alors été hospitalisés à l’unité des soins intensifs de l’hôpital de Saint-Eustache.

Les premiers jours, les grands-parents étaient soignés dans des chambres adjacentes. Talkie-walkie en main, ils pouvaient faire tomber le mur qui se dressait entre eux.

L’état de Diane Bédard Dupras, 73 ans, s’est rapidement détérioré. Avec son accord, les médecins l’ont plongée dans un coma artificiel hier. Elle respire désormais assistée d’un ventilateur. « Le problème, c’est que ma mère fait de l’emphysème, donc déjà en partant, les poumons ne répondent pas super bien au respirateur. On a failli perdre ma mère ce matin, mais elle est revenue », a expliqué Patrick Dupras vendredi.

« Ma mère, c’est une battante […]. Avant d’être mise dans un coma artificiel, elle a demandé au médecin : “Est-ce que je vais me réveiller ?” Le médecin a dit : “Si vous y croyez, oui.” Donc si ma mère a décidé qu’elle se réveillerait, elle va se réveiller. »

« Il faut garder espoir »

Depuis leur admission, leur médecin se doutait « à 95 % » qu’ils souffraient du coronavirus. Le diagnostic est officiellement tombé vendredi.

Les Dupras ont été transférés vendredi par ambulance à l’hôpital de la Cité-de-la-Santé, à Laval, centre désigné pour accueillir ces patients. Désormais, ils ne sont plus sur le même étage.

« J’ai demandé s’il était possible que mon père soit au chevet de ma mère si elle en venait à son dernier souffle. C’est impossible, les protocoles sont super sévères », dit leur fils.

« Il faut garder espoir, ils sont encore en vie. C’est sûr que l’état de ma mère est très critique. Mon père, il tient le coup, il me surprend », ajoute-t-il.

Jean-Claude Dupras, 74 ans, a fait sa carrière à la Société de transport de Montréal. Diane Bédard Dupras était mère au foyer. Elle a élevé deux fils. Leur fils Patrick souligne qu’ils sont très aimés au sein de leur communauté. « Ce sont des gens qui donnent beaucoup, qui sont chaleureux, à l’écoute », dit-il.

Ma mère, c’est la cheffe d’orchestre. C’est la boussole de mon père.

Patrick Dupras

« Si elle dit : “On s’en va au Nord”, il s’en va au Nord, mon père ne pose pas de questions, c’est : “On s’en va au Nord !” […]. Mon père, c’est un homme qui donne sans s’attendre à recevoir en retour, il est très sensible. Il ne s’est jamais plaint. »

L’état de Jean-Claude Dupras s’est un peu amélioré vendredi, et il peut donner des nouvelles par téléphone.

« Il veut vivre, mais chaque fois que je lui parle, il parle au “nous”, il dit : “Nous allons nous en sortir.” Mon père a beaucoup de difficulté à parler au “je”. Tout se fait avec ma mère. Donc, si ma mère part, ouf, c’est un grand volet de la vie de mon père qui s’envole. »