(Québec) François Legault a l’habitude d’être flanqué de ses gardes du corps pour assurer sa protection. Cette fois, ils ne peuvent rien pour neutraliser l’ennemi : la menace est invisible. Entouré d’une équipe réduite, le premier ministre gère une crise sans précédent et doit se soumettre à une discipline militaire.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Une quinzaine de personnes seulement font partie de la cellule close du premier ministre Legault, selon nos informations. Celles-ci sont soumises à des consignes strictes quant à leurs déplacements et se tiennent toujours à une bonne distance de lui. Plusieurs conseillers lui écrivent par courriel uniquement.

À l’évidence, tous les déplacements du premier ministre ont été réduits au maximum, lui qui tient tous les jours à 13 h un point de presse à l’Assemblée nationale. Il continue de travailler à partir de son bureau, situé au troisième étage de l’édifice Honoré-Mercier. Les lieux sont désinfectés trois fois par jour, nous dit-on.

Sinon, il demeure dans ses appartements de fonction, à l’édifice Price, tout près du Parlement. Il n’a pas d’autres sorties. « C’est la fête de mon fils dimanche et, malheureusement, je ne pourrai pas le voir. Il est à Montréal et je suis à Québec. Mais c’est la vie », a-t-il d’ailleurs confié devant les journalistes vendredi.

Le centre de contrôle est à Québec et il est comme en mode bunker. […] C’est sûr qu’il est isolé par sa fonction et pour les gens qui sont autour de lui, la mécanique doit être assez bien huilée.

Paul Laurier, policier à la retraite ayant fait partie de l’équipe de protection de Jean Charest

« L’ennemi est invisible, mais il est connu. Il est assis avec [le Dr Horacio Arruda] et [la ministre de la Santé Danielle McCann], ils le savent. Ces gens-là sont certainement tous en isolement, ils pratiquent ce qu’ils prônent dans la population. […] Mais à la fin de la journée, ton PM va toujours être isolé dans une boîte », illustre-t-il.

Préparer une relève

Toujours selon nos informations, la santé de François Legault est suivie de près, et pas seulement par rapport à la COVID-19. On ne veut pas qu’il tombe malade tout court ou qu’il se surmène, nous souffle-t-on. À ce propos, l’équipe de la vice-première ministre Geneviève Guilbault se tient prête à prendre la relève.

PHOTO PATRICE LAROCHE, ARCHIVES LE SOLEIL

Si François Legault tombait malade, l’équipe de la vice-première ministre Geneviève Guilbault se tiendrait prête à prendre la relève.

« C’est une situation exceptionnelle et dans la mesure du possible, on évite que les deux soient présents dans la même pièce », a indiqué à La Presse le directeur des communications de Mme Guilbault, Jean-François Del Torchio. La ministre de la Sécurité publique participe aux breffages techniques quotidiens par téléphone.

Elle pourrait être appelée à relever le premier ministre Legault si ce dernier tombait malade ou s’il choisissait de s’accorder une pause. La crise pourrait durer des mois, disait-il lui-même lors d’un point de presse. À ce stade, M. Legault, réputé pour être un homme de terrain, serait cependant bien installé aux commandes, nous dit-on.

Pour l’ex-agent du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRC) Michel Juneau-Katsuya, la gestion de crise actuelle s’approche « d’un état de guerre », alors qu’il faut impérativement mettre en place un « système de protection et de communication pour assurer le fonctionnement du gouvernement ».

C’est une [menace] assez sournoise, on parle d’une infection, et dans cette mesure, c’est à peu près l’équivalent d’un état de guerre. Il faut identifier les personnes à protéger et prendre les moyens pour que certaines ne soient pas en contact avec d’autres. […]

Michel Juneau-Katsuya, ex-agent du Service canadien du renseignement de sécurité

« Il faut assurer la chaîne de commandement », continue-t-il.

À Ottawa, puisque Justin Trudeau est en isolement préventif, il n’a pas eu de contacts récents avec la vice-première ministre Chrystia Freeland. « C’est quand même un défi important pour les élus parce qu’ils ont à être en contact avec plusieurs personnes, ils ont une crise à gérer », ajoute M. Juneau-Katsuya.

« C’est très important qu’il y ait plus de discipline des gens autour d’eux. On doit compter sur la bonne volonté et l’honnêteté des collaborateurs. Si un collaborateur veut à tout prix, pour son ego, rester impliqué dans la cellule de crise, mais qu’il vient infecter tout le monde, bien il aura des comptes à régler », prévient-il.

Par ailleurs, MM. Juneau-Katsuya et Laurier s’expliquent mal pourquoi le président américain Donald Trump se présente encore en compagnie de son vice-président Mike Pence. « C’est une anomalie sécuritaire », estime M. Laurier.

Autres défis pour Trudeau

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, n’a eu d’autre choix que de s’isoler complètement, puisque sa femme, Sophie Grégoire Trudeau, a été déclarée infectée à la COVID-19 au retour d’un voyage à Londres, le 12 mars. Il n’a évidemment pas les mêmes règles à suivre que M. Legault, mais sa situation apporte d’autres défis.

Il s’adresse maintenant aux Canadiens depuis l’extérieur de sa résidence de Rideau Cottage. Aucun employé ni conseiller n’entre dans la maison. « C’est lui qui imprime ses documents et qui s’occupe des enfants. Parfois, lors du breffage matinal, on entend Hadrien derrière », a confié une source de son entourage.

« Il fait ce qu’il demande de faire aux Canadiens », résume-t-elle. Mme Grégoire Trudeau demeure en isolement dans une partie de la maison tandis que M. Trudeau fait du télétravail depuis son bureau. Leurs trois enfants, Xavier, Ella-Grace et Hadrien – 12, 11 et 6 ans –, sont aussi isolés avec eux.

La période d’isolement de 14 jours de M. Trudeau doit prendre fin au cours de la semaine. Il n’a toujours aucun symptôme de la COVID-19.

– Avec Tommy Chouinard, La Presse