Son appel tombait vraiment bien. J’allais justement écrire qu’il faut écrire moins sur les cons, qui ne sont pas si nombreux, et plus sur ceux qui font des choses.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

La docteure Karina Tanghe n’a pas inventé de vaccin.

Mais rapprocher les gens séparés, ça guérit un peu le cœur. C’est une grande petite chose.

Ce qu’elle a fait ? Elle a apporté un vieil iPad au travail, vaguement réusiné par son fils, pour que des patients de l’Institut de gériatrie puissent voir les leurs.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

La Dre Karina Tanghe et son fils, Cédric Alston

L’autre jour, tout l’après-midi, elle allait de chambre en chambre pour faire du « FaceTime » familial. Et après ses quarts de travail, elle fait une petite tournée.

« J’appelle les proches avant, je leur dis que leur mère, leur père, va les appeler en FaceTime… Des fois, ils se réunissent tous à l’écran… »

Et comment ça se passe ?

Au début, les gens sourient, sont très contents, bonjour, bonjour, comment tu vas, content de te voir, oui, oui, je suis bien comme tu vois, les enfants vont bien ? Regarde, viens voir mamie, etc.

Et inévitablement, chaque fois, tout le monde se met à pleurer.

(La bonne docteure aussi, je soupçonne.)

« Tout est tellement plus intense, les moments sont plus précieux… Les gens ont le téléphone, mais se voir comme ça, c’est autre chose… »

Des fois, les gens parlent une langue qu’elle ne comprend pas, mais faut-il vraiment parler la langue pour comprendre des mots tendres en italien ou en ukrainien ?

Ç’a l’air que non…

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C’est un tout petit truc, et de bonne source, je sais qu’elle ne voulait pas vraiment en parler. C’est pas un vaccin, ni une nouvelle sorte d’hélicoptère-hôpital.

Mais elle a fini par se dire : si ça peut donner des idées aux autres…

Après avoir travaillé 20 ans aux urgences de l’Hôpital de Valleyfield, elle vient tout juste de réorienter sa carrière vers cette pratique qu’elle croyait moins stressante, je n’oserais pas dire pépère : la gériatrie.

Elle habite tout près de cet édifice qui la regarde depuis des années. Elle avait suggéré déjà à ses enfants d’aller y faire du bénévolat. Bof !

Et il y a quelques semaines à peine, elle est venue y travailler.

Aussitôt arrivée, aussitôt les portes ont fermé.

Fini, les visites, dehors les familles.

On a compris que dans un centre où l’on soigne et réadapte des gens de 90, 95, 99 ans… Si jamais la COVID-19 entre par la porte ou par une visite, ce serait un massacre.

Ce qu’on comprend moins quand on ne connaît pas ce milieu fragile, c’est que les familles ne viennent pas seulement dire « allo, mamie ». Souvent, elles changent l’atmosphère, soulagent le personnel, donnent à manger, rassurent…

Cette absence, elle ne pèse donc pas seulement sur les patients. Elle ajoute à la tâche des préposés. Elle plombe l’atmosphère.

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« Je ne suis pas trop techno, alors Cédric [son fils de 21 ans] m’a aidée, remis l’iPad à jour, l’a désinfecté… »

Les familles sont un peu surprises…

Je vous dirais que je le fais à 25 % pour les patients, qui sont souvent très philosophes, et à 75 % pour les familles, qui sont tellement inquiètes.

La Dre Karina Tanghe

Plusieurs patients sont allés à l’Institut après le confinement total, transférés d’autres centres hospitaliers. On a accéléré le retour de patients à la maison, et on vide le plus possible les autres hôpitaux pour… quand ça va arriver.

Plusieurs familles ont donc simplement appris que leurs parents y étaient transférés.

C’est un endroit où on fait beaucoup de réadaptation et où l’on « recrinque la machine » des vieux, pour ainsi dire, après une maladie, un AVC, un accident…

« C’est formidable travailler avec eux, ils en ont vu d’autres… Ils ne sont pas nécessairement plus patients, mais plus posés, je dirais. »

Les familles, elles, savent que leurs parents sont là comme dans une sorte de vase de Pétri. Ils comprennent les dangers d’une invasion du virus… et les risques de les voir sortir.

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Tout le monde dans les hôpitaux sait que « ça n’a pas encore commencé ». Et tout le monde sait que ça s’en vient. Jusqu’à quel point ? Quand exactement ? On ne le sait pas.

Mais c’est là, juste devant…

Aux urgences, où elle travaillait, c’était en permanence le pied de guerre. Jamais elle n’aurait imaginé que dans un institut de soins pour personnes souvent très âgées, on vivrait la même tension. Mais une sourde tension pour l’instant, car la réalité actuelle est un calme tout aussi inhabituel… Un calme bizarrement lourd…

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« On est tous séparés dans nos plus petites choses, on n’éprouve plus de sensibilité… Il paraît que l’institut va acheter des iPad pour chaque étage. J’espère qu’avec le printemps, on pourra sortir les patients sur les balcons, qu’ils profitent un peu du soleil. Tous ces petits moments… »

Elle espère aussi que tous ces jeunes confinés, ceux qui sont « bons là-dedans », aideront les gens à rester près les uns des autres, à trouver des façons de se dire « je t’aime ».