Quelle étrange sensation que celle de marcher dans les rues de Montréal ces jours-ci. On dirait l’ambiance d’un dimanche matin. Sauf que c’est dimanche matin toute la journée. Et tous les jours.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

J’ai arpenté la ville au cours des derniers jours. Les véhicules sont rares, les piétons le sont encore plus. Dans le métro, on n’a aucun problème à établir une distance d’un mètre avec les autres personnes, car les wagons sont pratiquement vides. De même que les restaurants (encore ouverts) n’ont aucun mal à limiter le nombre de clients. Ceux-ci se font rares.

« C’est ma première journée de travail de la semaine, m’a dit un serveur du café Universel, mercredi matin. Je n’ai pas beaucoup d’attentes. » En effet, il y avait plus de serveurs que de clients lors de mon passage.

Mais ce qui frappe le plus, c’est de voir que la grande majorité des gens déambulent dans la ville complètement seuls. J’ai croisé peu de couples ou de familles. On voit bien que les gens qui se déplacent le font parce qu’ils ont un but précis.

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Les passants se font rares à la place des Festivals.

« Je travaille au CUSM, m’a dit Renée. Je vais faire mon quart et je rentre à la maison tout de suite après. »

Rue Sainte-Catherine, les centres commerciaux sont déserts. Au moment de l’ouverture des magasins mercredi (repoussée à 11 h), plusieurs boutiques sont demeurées inactives. Les vitrines ont beau étaler des vêtements d’été dernier cri, les clients ne se bousculent pas. Qui a envie d’acheter des bermudas ou une robe soleil en ce moment ?

Devant la succursale de la SQDC du centre-ville, une quarantaine de clients faisaient la queue. « Il y a juste cela à faire, fumer du pot, m’a confié un client. Aussi bien faire des provisions. »

Traverser la Place des Arts est une expérience digne d’un film de science-fiction. Cet endroit normalement grouillant est plongé dans une léthargie totale. Le moment d’excitation qui précède un spectacle est quelque chose d’incomparable. Il est aujourd’hui inexistant. Triste.

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« Traverser la Place des Arts est une expérience digne d’un film de science-fiction. Cet endroit normalement grouillant est plongé dans une léthargie totale », écrit notre chroniqueur.

Dans ce flot de portes fermées, j’ai toutefois remarqué que plusieurs salons de massage demeuraient ouverts. C’est Horacio Arruda, le directeur national de santé publique du Québec, qui ne serait pas content d’apprendre cela, lui qui recommande d’éviter les « échanges de produits biologiques » en cette période de crise.

Normalement diluées dans la population, les personnes marginalisées sont plus facilement identifiables. J’ai croisé un nombre incalculable de gens souffrant de maladie mentale. Déconnectés d’une certaine réalité, éloignés des sources d’information, ces citoyens sont extrêmement vulnérables.

S’il y a une chose que je retiens de cette sinistre balade, c’est l’extrême fragilité de notre monde. Si peu habitués aux drames et aux catastrophes, nous voilà privés de choses qui, il y a quelques jours encore, semblaient immuables et éternelles.

Même si la vie continue pour beaucoup de gens, plus personne ne court, plus personne n’est pressé, plus personne ne s’impatiente. On vit sa vie comme une scène de film tournée au ralenti.

À la Place Montréal Trust, j’ai échangé avec Carole. Cette Montréalaise de 64 ans vit seule. « Tous les membres de ma famille sont décédés, m’a-t-elle dit. Je parle à mes amis au téléphone. » Carole était venue se procurer des objets pour pratiquer son passe-temps préféré, la fabrication de bijoux. Elle m’a parlé des pierres qu’elle portait au cou.

« J’ai une obsidienne, une tourmaline noire et une tectite. Elles ont toutes comme propriétés de repousser les mauvaises énergies et de nous protéger contre les douleurs. Vous devriez en porter une. »

Je vais y penser Carole. Je vais y penser.

L’attente

Dans la cour de l’Hôtel-Dieu, l’un des lieux désignés pour le dépistage de la COVID-19, l’inquiétude se lit sur tous les visages. J’ai échangé avec plusieurs personnes qui venaient de subir un test.

Un couple et ses deux jeunes fils quittaient les lieux. « Un de nos amis est présentement soigné à l’Hôpital général juif, m’a dit la femme. Il a la COVID-19. Il a eu son diagnostic samedi dernier. Nous sommes allés à son chalet dans les jours qui ont précédé. »

L’ami en question a remis une liste des gens qu’il a côtoyés avant son diagnostic. C’est ainsi que la Direction de santé publique a pris contact avec les membres de cette famille pour leur demander de subir un test.

Les quatre membres doivent maintenant attendre quelques jours avant d’obtenir les résultats. « Ce qui m’inquiète, c’est que nos fils ont les symptômes », a ajouté la femme.

J’ai alors vu comment s’exprimait la détresse sur le visage d’une mère.

Ce que Legault dit

Quand François Legault a demandé aux Québécois d’aller donner du sang, son appel a été entendu. Quand il a demandé l’aide des retraités du domaine de la santé, il a été submergé de curriculum vitae.

Mardi, il a demandé aux figures aimées des jeunes de l’aider à passer un message, soit celui d’éviter les rassemblements. En quelques heures, des dizaines de vidéos ont été réalisées par des artistes, des sportifs et des influenceurs.

Chacun y a mis son cœur et son talent. Julien Lacroix, Guillaume Lemay-Thivierge, Adib Alkhalidey, Pierre-Luc Cloutier, Yannick Nézet-Séguin, Cœur de Pirate, Sarah-Jeanne Labrosse, Gaby Gravel (l’adorable personnage de Like-moi !) et plusieurs autres ont aidé le premier ministre à dire : « Propage l’info, pas le virus ! »

Je regarde ces vidéos et j’en ai des frissons ! Quel grand geste de solidarité !

Pour la petite histoire, c’est un conseiller de François Legault (il m’a demandé de conserver son anonymat) qui a eu cette idée. Il s’est levé mardi matin avec ce flash. Il a pris contact avec le directeur de cabinet de la ministre de la Culture. Des employés ont ensuite sollicité des artistes et des sportifs.

À 13 h, François Legault a lancé son invitation à la télévision. Il y a eu un incroyable effet boule de neige qui s’est poursuivi jeudi. Ce conseiller m’a dit que personne n’a été payé.

Voilà ce que ça donne, un premier ministre qui est bien entouré.