Quand elle a fini par joindre l’infirmière au 811, après des heures d’attente, Christiane Savard s’est fait dire qu’elle devait subir un test de dépistage de la COVID-19. La femme de 66 ans remplissait tous les critères de la population à risque : elle avait voyagé, elle avait tous les symptômes de la maladie et son mari était tombé malade à son contact.

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

L’infirmière du 811 a pris ses coordonnées. Le rappel pour un rendez-vous dans une clinique de dépistage devait venir dans les 24 heures.

C’était il y a une semaine. Et Christiane Savard attend toujours.

Mme Savard est revenue de voyage à la fin de février. Elle s’était rendue à La Nouvelle-Orléans, en voyage d’affaires. « Après cinq, six jours, j’ai commencé à avoir des symptômes de grippe. J’avoue que je n’ai pas du tout pensé au coronavirus. »

Elle consulte son médecin, qui lui recommande fortement de contacter le 811. « Il m’a dit que j’étais en plein dans la période d’incubation. » Évidemment, il lui faut de nombreuses tentatives et des heures d’attente au téléphone pour avoir la ligne.

Le 12 mars, elle finit par être au bout du fil avec une infirmière. « Elle m’a confirmé que je répondais à tous les critères. Elle m’a dit : “Il faut vous faire tester. Quelqu’un va vous appeler, ce soir ou demain.” » Six jours plus tard, toujours rien. « Je ne sais même pas s’ils ont encore mon numéro ! Suis-je sur une liste d’attente ? Et si c’est le cas, je suis cinquième ou centième sur cette liste ? Aucune idée. »

Les impacts de cette attente dans le noir sont importants pour sa famille, qui vit à Montréal. Son fils, menuisier, effectuait des travaux dans un hôpital de la métropole. « Comme un bon citoyen, il a fait état de tout cela. On lui a dit qu’il ne pouvait pas revenir tant que sa mère n’avait pas été testée. Alors on est à la maison, tout le monde, à attendre. Et lui, il n’a pas de salaire ! Ce sont les économies qui y passent. » Mme Savard a aussi des parents âgés, qui comptent généralement sur elle pour les approvisionner. « Quelqu’un d’autre a dû prendre la relève ! »

Christiane Savard est loin d’être un cas unique. Au cours des derniers jours, nous avons récolté nombre de témoignages de patients qui n’en peuvent plus d’attendre un rendez-vous.

Brigitte Croteau est dans cette situation. Elle est revenue le 12 mars d’un voyage en Arizona. « Je suis tombée malade en voyage. J’ai fait de la fièvre, et j’en faisais encore à mon retour. » Elle a composé le 811.

« L’infirmière a déterminé que j’avais besoin d’un test. Les cliniques étaient pleines pour la journée. On m’a dit qu’on me rappellerait dans les 24 heures pour un rendez-vous. J’ai attendu. J’ai vraiment fait attention pour ne pas manquer d’appels. Cinq jours plus tard, toujours aucune réponse. »

Depuis ce temps, Mme Croteau est en isolement. Elle n’a aucun contact avec ses parents âgés et sa sœur asthmatique. « Je me demande si je vais pouvoir passer le test avant la fin de ma période d’isolement, se demande-t-elle. Mais disons que je finis par avoir des problèmes respiratoires, que j’aboutis à l’urgence, comment ils font pour savoir si j’ai le virus ou pas ? Comment ils vont protéger tout le monde ? Sans test, on est dans le noir ! »

Combien de personnes en attente ?

Depuis le début de la crise, le Québec a effectué 8934 tests de dépistage de la COVID-19. Là-dessus, 5213 se sont avérés négatifs. On sait que 3627 personnes sont « sous investigation », ce qui signifie qu’elles ont passé le test, mais attendent les résultats.

Mais combien de personnes attendent d’obtenir un rendez-vous dans des cliniques de dépistage qui affichent complet depuis des jours ? Réponse : on l’ignore.

« On n’a pas les données en temps réel du nombre de personnes en attente pour un rendez-vous », dit Marie-Claude Lacasse, porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux.

Elle nous assure qu’en général, les patients n’attendent que de 24 à 48 heures pour avoir un rendez-vous… sauf à Montréal, où les délais « sont plus longs », convient-elle.

Chose certaine, le Québec a augmenté de façon significative sa capacité de tester les patients. Jeudi dernier, aux premiers moments de la crise, on était en mesure de tester 600 patients par jour. Actuellement, on peut en tester 1000 par jour. Le premier ministre François Legault a promis hier, en conférence de presse que vendredi, cette capacité serait portée à 5000 tests par jour.

Depuis que les cliniques de dépistage sont ouvertes, elles ont accueilli plus de 2300 patients. D’ici la fin de la semaine, 30 nouvelles cliniques seront ouvertes à travers le Québec.

Stéphane P. a fait partie de ces milliers de patients qui ont passé le test de dépistage de la COVID-19. Il a passé le test jeudi dernier… et il attend toujours les résultats. « On m’avait dit que j’aurais les résultats dans un délai de 28 à 72 heures. Encore hier, on ne pouvait pas me dire quand les résultats seraient disponibles », s’indigne-t-il. « Je crois que la capacité d’effectuer des tests est encore insuffisante, et c’est le nerf de la guerre ! »

La capacité du Québec de tester des patients repose sur le nombre de thermocycleurs et d’extracteurs d’acide nucléiques, deux appareils qui permettent de détecter ou d’extraire le matériel génétique du virus. Actuellement, il y a 150 thermocycleurs dans le réseau de la santé et, au début de la semaine, une trentaine étaient utilisés pour détecter la présence du coronavirus.

« Par précaution, nous allons acquérir certains équipements supplémentaires pour assurer une redondance et augmenter à nouveau la capacité analytique tout en réduisant le besoin en ressources humaines grâce à une plus grande automatisation du test », précise le ministère de la Santé, en réponse à nos questions.

Car les directives de l’Organisation mondiale de la santé sont limpides : pour venir à bout de l’épidémie, il faut faire le plus de tests possible. « Vous ne pouvez pas combattre un incendie les yeux fermés. Testez, testez, testez. Testez chaque cas suspect », a exhorté le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS. L’organisation a d’ailleurs distribué 1,5 million de tests dans 120 pays au cours des dernières semaines.

— Avec la collaboration d’Ariane Lacoursière et de Daniel Renaud, La Presse