Aurélie* croise – encore – des centaines de collègues dans l’ascenseur, à la cafétéria, aux toilettes. « Tout le monde se retrouve au photocopieur, touche les mêmes boutons, manipule l’appareil. Ce n’est pas rassurant », s’insurge l’employée de la Ville de Montréal. Comme de nombreux autres Québécois, elle est obligée de se rendre à son lieu de travail, tous les jours, malgré la pandémie de la COVID-19.

Émilie Bilodeau Émilie Bilodeau
La Presse

La mère de famille travaille pour le service des finances où les encaissements de taxes ou de paiement de fournisseurs doivent se poursuivre. Plusieurs de ses collègues partagent un grand espace à aire ouverte avec des séparateurs à bureaux.

« La Ville ne donne pas l’exemple. On nous dit qu’il y aura des mesures, mais dans les faits, il y a seulement une bouteille de désinfectant à l’entrée », a dit la femme, visiblement nerveuse à la perspective de contracter le coronavirus au travail. La Ville de Montréal n’a pas répondu à nos questions sur le sujet. 

Maxime, lui, travaille comme électricien chez Paccar, une usine de construction de camions, à Sainte-Thérèse, en banlieue nord de Montréal. L’entreprise a pris des moyens pour réduire la propagation du coronavirus en fournissant du désinfectant pour les mains, en séparant les tables à la cafétéria et en ouvrant de nouveaux locaux pour que les employés ne soient plus des centaines à manger tous ensemble, dit-il.

Mais pour Maxime, ce n’est pas suffisant, car chaque jour, des milliers de travailleurs se retrouvent entre les murs de l’usine, soit bien plus que la limite de 250 personnes permises dans les rassemblements en cette ère de COVID-19. « Je ne me sens pas à la bonne place. Je sens que je ne fais pas mon devoir de citoyen en allant construire des camions », dit celui qui aimerait tant pouvoir faire son travail de la maison.

Sur la chaîne de montage, tous les ingrédients sont là pour propager la pandémie.

Maxime, électricien dans une usine de construction de camions

Julien occupe pour sa part un emploi aux bureaux administratifs, chez Metro. Sur d’autres étages, il voit que des employés pratiquent le télétravail. Mais dans son service, une quinzaine de personnes se présentent quotidiennement au boulot, à l’exception de ceux qui ont effectué un voyage récemment.

« Moi, j’habite avec une personne âgée. Je vis avec une personne à risque. Je trouve ça inquiétant. Je l’ai dit à ma boss, mais elle n’a rien fait. Je n’ai pas envie d’attraper la maladie au travail, de la ramener chez moi et de la transmettre à une personne âgée », dit-il.

De son côté, Metro confirme que le télétravail a commencé pour certains employés, mais n’a pas été en mesure de fournir de statistiques. L’entreprise a martelé qu’elle avait à cœur la santé de ses employés et qu’elle gérait ses opérations de façon « responsable ». « Il ne faut pas oublier qu’on est dans une situation extrêmement particulière. On est un service essentiel au soutien de la population, sept jours sur sept », a indiqué Geneviève Grégoire, porte-parole de Metro.

Dans les ministères et les organismes gouvernementaux, bon nombre d’employés travaillent encore à leurs bureaux, comme à Revenu Québec ou à Service Canada. Certains ont un emploi considéré comme un service essentiel. D’autres attendent du matériel pour effectuer leurs tâches de la maison. 

Nos membres sont paniqués. La raison est simple : si on ne leur fournit pas les outils de protection, ils se sentent complètement abandonnés par leur employeur.

Magali Picard, vice-présidente exécutive nationale de l’Alliance de la fonction publique du Canada

Au Québec, Christian Daigle, le porte-parole officiel du Syndicat de la fonction publique et parapublique, a confirmé que le télétravail était appliqué inégalement d’un ministère à l’autre. « Le gouvernement du Québec est le plus gros employeur de la province. C’est un non-sens qu’on ait autant de gens qui soient au travail, ça, c’est sûr et certain. »

Les tours de bureaux se vident

Au centre-ville de Montréal, les tours de bureaux étaient pratiquement désertes, mercredi. « On se sent comme un dimanche matin, à 8 h. C’est vide, vide, vide », a décrit un travailleur du 1000 De La Gauchetière, le plus haut gratte-ciel de la métropole.

L’homme qui travaille dans les finances admet que la grande majorité de ses collèges ont adopté le télétravail, cette semaine. Aujourd’hui, ils ne sont que cinq employés sur une centaine à s’être déplacés au bureau.

« J’ai l’habitude d’avoir huit écrans devant moi. Chez moi, je n’en aurai qu’un ou deux. Ça ne sera pas pareil. Mais je sens que c’est une question de jours avant qu’on nous oblige à travailler en quarantaine », a-t-il dit.

À la Place Ville Marie, un calme inhabituel régnait au rez-de-chaussée, à l’heure du dîner. Deux employées de la RBC qui s’apprêtaient à monter dans l’un des nombreux ascenseurs vides ont affirmé qu’elles n’avaient pas le choix de travailler à leur bureau avec une soixantaine d’autres personnes. Elles ont toutefois affirmé que leur entreprise rappelait quotidiennement aux employés les gestes à faire pour éviter de propager le virus.

« On n’est pas tous équipés pour travailler de la maison. Ça prend des ordinateurs avec une connexion hyper sécurisée, ce qu’on n’a pas tous. Mais personnellement, j’ai plus peur dans les transports en commun que de travailler avec mes collègues, ici », a dit l’une d’elles.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

L’entrée de la Place Ville Marie était presque déserte mercredi.  

Un avocat en droit des affaires, lui, a affirmé qu’il mettait les pieds à la Place Ville Marie pour la dernière fois avant longtemps. Le juriste s’est présenté à ses bureaux afin de récupérer un ordinateur portable pour travailler de la maison.

Véronique, elle, se dirigeait vers la sortie, les bras chargés de sacs comme quelqu’un qui ne retournera pas de sitôt au travail. L’école de son enfant, le Collège international Marie de France, a contacté les parents pour leur dire qu’un élève avait contracté la COVID-19, la semaine dernière. Toute la famille de cette employée de la RBC doit se placer en quarantaine. « Je trouvais ça incohérent de laisser mes enfants à la maison, mais moi, de me rendre au bureau chaque jour », a dit la travailleuse soulagée de maintenant pouvoir abattre son boulot de la maison.

* Les prénoms ont été changés afin de préserver l’anonymat des travailleurs qui craignaient de subir des représailles de leur employeur.

— Avec Kathleen Lévesque et William Leclerc, La Presse