Depuis la semaine dernière, le président de l’Association des anesthésiologistes du Québec, le Dr Jean-François Courval, participe à l’inventaire du nombre de lits de soins intensifs et du nombre de ventilateurs dans les hôpitaux qui pourront être utilisés quand l’épidémie de COVID-19 sera à son apogée. Mais quand il regarde certaines projections, il craint que « ça ne marche pas ».

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

Le Dr Courval ne veut pas être alarmiste. Il dit qu’il est trop tôt pour savoir à quel point le Québec parviendra à « aplanir la courbe » et limiter la multiplication des cas de coronavirus. Mais selon lui, il est « loin d’être certain » que le Québec parvienne à traiter tous les cas critiques en utilisant seulement les lits de soins intensifs dont il dispose actuellement, soit un peu plus de 1000. Le Québec compte également environ 3000 ventilateurs. « On ne peut pas dire qu’on va pouvoir soigner tout le monde actuellement. Ça va dépendre du nombre de cas qu’on va avoir », dit-il.

Si les cas progressent comme en Italie, le Québec n’aura « pas assez de lits », selon lui. Et même selon de meilleures projections, on pourrait « être juste », dit-il.

Le président de l’Association des pneumologues du Québec, le Dr Antoine Delage, mentionne qu’on est « au début » de l’épidémie. « On croise un peu les doigts. […] On espère que la propagation va se faire assez lentement pour que le réseau puisse absorber les cas », dit-il. Le Dr Delage souligne qu’il y a « possibilité d’augmenter la capacité d’accueil en soins intensifs » et que le réseau est justement en train d’y travailler, en regardant du côté des salles d’opération et des salles de réveil. Mais il faut « réorganiser les lieux physiques et le personnel ».

Québec reconnaît qu’il y a un enjeu de personnel aux soins intensifs et procède actuellement à des formations accélérées pour pallier la situation. Québec travaille également à augmenter le nombre de lits aux soins intensifs en ouvrant « des espaces en surcapacité dans les établissements en utilisant les équipements et espaces des soins intermédiaires et des lits de soins intensifs chirurgicaux », dit le MSSS.

« Capable de donner les soins »

Dimanche, Québec évoquait un scénario pessimiste où 400 000 Québécois pourraient devoir être hospitalisés à cause de la COVID-19, dont 200 000 aux soins intensifs, sur une période de 40 semaines. Si ce nombre est atteint, les soins intensifs ne pourront répondre à la demande, selon le Dr Courval.

Président de l’Association des spécialistes en médecine interne du Québec, le Dr Hoang Duong participe aux opérations visant à améliorer la capacité des soins intensifs. Il assure que « des solutions existent pour tous les scénarios ». « Vous avez vu la situation en Italie […]. Personne n’était prêt. L’avantage au Québec, c’est qu’on va avoir eu le temps de se préparer », ajoute le Dr Delage.

En conférence de presse mardi après-midi, la ministre de la Santé, Danielle McCann, a affirmé que « le réseau va être capable de donner les soins », même aux soins intensifs. La ministre a notamment laissé entendre que des lits de soins intensifs seront libérés notamment par la diminution des interventions chirurgicales électives.

Mardi soir, 6 des 74 patients atteints de la COVID-19 au Québec étaient hospitalisés.

Selon le premier ministre François Legault, c’est surtout de lits d’hospitalisation dont le Québec aura besoin.

Les milliers de lits qu’on va avoir besoin, là, ce n’est pas des lits de soins intensifs. C’est ça qui est important de comprendre.

Le premier ministre François Legault, mardi, en conférence de presse

La province dispose de 18 000 lits d’hospitalisation au Québec. Mme McCann a expliqué avoir la possibilité de « débloquer » 6000 de ces lits pour les patients atteints de la COVID-19. M. Legault a ajouté que le gouvernement était en train de préparer l’ajout de 3000 lits supplémentaires, notamment par l’entremise d’hôtels ou d’unités modulaires. L’utilisation des bases militaires est pour l’instant écartée, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux.

Les différentes mesures déjà prises dans le réseau de la santé pour libérer des lits d’hôpitaux ainsi que la baisse du nombre de consultations de patients ont des conséquences tangibles sur le terrain. Ainsi, le taux d’occupation des salles d’urgence était anormalement bas, mardi. Dans certains hôpitaux habituellement très occupés, les taux d’occupation étaient sous les 100 %.

Taux d’occupation aux urgences mardi après-midi

Hôpital régional de Saint-Jérôme : 94 %

Cité-de-la-Santé : 92 %

Hôpital Charles-Le Moyne : 65 %

Hôpital Anna-Laberge : 88 %

Hôpital Maisonneuve-Rosemont : 83 %

Hôpital général du Lakeshore : 84 %

Hôpital du Sacré-Cœur : 67 %

Des cliniques pour éviter le manque de matériel

En première ligne, dans les cliniques et les groupes de médecine de famille (GMF) de la province, c’est surtout le manque de masques et d’écouvillons qui soulève des inquiétudes. « L’approvisionnement est difficile, confirme le président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, le Dr Louis Godin. Essayer d’obtenir des écouvillons, des masques… c’est un problème aigu en soins de première ligne. Il n’y en a pas, ou très peu. »

La Presse a questionné le groupe d’approvisionnement en commun Sigma Santé pour savoir si des problèmes d’approvisionnement sont signalés. Expliquant que le tout relève désormais de la « sécurité publique », les questions ont été redirigées vers Québec.

Au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), on reconnaît que la demande pour ces produits est « très grande ». Le MSSS a demandé au réseau de n’utiliser « qu’un seul écouvillon pour effectuer le prélèvement de la gorge et le prélèvement nasopharyngé [dans le nez] ». De plus, « il a été confirmé qu’une trousse utilisée pour d’autres tests peut être utilisée pour le prélèvement et transport des échantillons pour les tests de COVID-19. Ces trousses sont disponibles en quantités importantes dans le réseau », écrit le MSSS, qui ajoute pouvoir répondre à la demande de masques actuellement.

Pour faciliter la gestion des approvisionnements en soins de première ligne, plusieurs options font actuellement l’objet d’analyses. On étudie notamment la possibilité de diriger tous ceux qui présentent des symptômes de grippe ou de COVID-19 vers des cliniques ou des GMF spécifiques. Cette solution permettrait de centraliser les équipements de protection et les écouvillons à certains endroits.

Alors que le sommet de l’épidémie est attendu d’ici deux ou trois semaines, le Dr Godin invite les médecins de famille à rencontrer le plus de patients possible en télémédecine. « On sait que la demande va exploser, affirme le Dr Godin. On veut diminuer le nombre de gens qui se déplacent en clinique pour dégager de l’espace pour les gens ayant besoin de consulter. »

Il affirme que les médecins de famille sont très nombreux à répondre présents et à vouloir soigner en ces temps troubles. « Ce n’est pas parce qu’il y a de la COVID que tout arrête de fonctionner. Les autres maladies ne s’arrêtent pas avec la COVID-19. On doit continuer de les soigner », affirme le Dr Godin.

Les cliniques médicales s’adaptent

Pas question de fermer les cliniques médicales pour l’instant. Le mot d’ordre est d’annuler les rendez-vous jugés non essentiels, mais de maintenir les services sans rendez-vous. Depuis la pandémie de COVID-19, le télétravail est l’option privilégiée dans les GMF sondés par La Presse. La majorité des cas sont désormais traités par téléphone. « Nous essayons d’avoir le moins de monde possible dans la salle d’attente. Il faut comprendre que certains patients n’ont pas besoin d’être examinés ; on leur donne un rendez-vous téléphonique », explique la Dre Renée Méthot, du GMF Saint-Charles de Terrebonne. Au GMF de Verdun, on a réduit à deux le nombre de portes par lesquelles les gens peuvent entrer et sortir de l’établissement. Le personnel du secrétariat demande aussi aux patients s’ils ont voyagé récemment à l’extérieur du Québec ou s’ils font de la fièvre avant de les diriger vers un médecin pour que celui-ci puisse se protéger adéquatement avec un masque et une visière.

– Suzanne Colpron, La Presse