Vendredi soir encore, un type en vacances m’écrit du Mexique. « Arrêtez de capoter. Il y a 138 cas au Canada sur 37,6 millions d’habitants. »

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Et notre homme de conclure qu’il entend rester au Mexique, un pays « normal ».

Samedi matin, on en était à 192 cas au Canada, dont un mort.

Oh, attendez, c’est plutôt 223 maintenant.

Mais bon, effectivement, à première vue, 223 est un nombre minuscule comparé à 37 600 000 individus, n’est-ce pas ?

On pensait tous un peu la même chose jusqu’à mercredi. On était à quelques cas seulement. Un ou deux de plus par jour.

C’est la même fausse logique qu’on entendait de la bouche du président des États-Unis. Que sont 15 cas dans un pays de plus de 300 millions d’habitants ?

C’est en voyant un graphique des autres pays qu’on finit par comprendre.

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Mieux qu’un graphique : la fameuse légende du vizir Sissa, qui, nous dit-on, a inventé le jeu d’échecs il y a des milliers d’années pour distraire un roi indien, accablé de chagrin depuis la mort de son fils.

Le roi se passionna pour le jeu, qui le consola.

(En tant qu’ancien chroniqueur d’échecs dans ce journal, j’en profite d’ailleurs pour vous recommander de dépoussiérer votre échiquier pour les jours de quarantaine.)

« Que puis-je faire pour te témoigner ma gratitude, mon sage conseiller ?

Sissa réfléchit.

— Votre Altesse, donnez-moi un grain de blé [mais ça fonctionne aussi avec du riz], que vous poserez sur la première case du jeu. Posez-en deux sur la deuxième. Quatre sur la troisième. Et doublez ainsi jusqu’à la 64e case.

— C’est tout ce que tu veux, sombre idiot ? »

Au bout de la première rangée de huit cases, on n’est toujours qu’à 128 grains. Au bout de la deuxième, on arrive à 32 768.

La production mondiale de riz actuelle ne suffirait pas à payer ce qu’a promis le roi, c’est-à-dire 18 446 744 073 709 551 615 grains à la 64e case…

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On regarde un grain de blé, puis deux, puis quatre… Notre cerveau n’est pas fait pour concevoir la progression géométrique. Ça n’entre tout simplement pas.

Il y a un cas. Deux cas. Sept ? Bah, ce n’est rien !

Faut-tu être cave pour s’en faire ! On n’est pas en Italie, en Iran ou en Chine !

Eh oui.

On est totalement en Italie. Venise n’est pas en Italie. C’est ici.

Les lois mathématiques s’appliquent avec la même fulgurante rigueur universellement.

Notre instinct nous dit autre chose, et c’est pourquoi il faut s’en remettre à la science.

Un président des États-Unis qui commence une phrase par « J’ai le pressentiment que… », ça ne fonctionne pas.

Saluons l’approche du gouvernement du Québec. Point de presse chaque jour du premier ministre François Legault avec les ministres et surtout le responsable de la santé publique, Horacio Arruda. C’est clair, c’est rationnel, c’est de la vulgarisation de qualité et on sent qu’il y a un centre de décision compétent.

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PHOTO MARCIO JOSE SANCHEZ, ASSOCIATED PRESS

« Nous sommes un peu comme le roi [de la légende de l’échiquier de Sissa], et comme Trump : incrédules devant cette explosion incompréhensible de chiffres ailleurs, tant qu’ils sont petits chez nous », écrit Yves Boisvert.

Un cas, deux cas, sept cas… Chaque jour on change de case sur l’échiquier de la contagion.

Ben coudonc, je n’ai pas encore fini mon texte, et on atteint 250 cas confirmés au Canada.

C’est vrai, monsieur le vacancier, c’est « normal » de ne pas s’en faire devant des petits chiffres.

Mais toutes les courbes de progression ailleurs ont raconté la même histoire tellement difficile à croire.

Nous sommes un peu comme le roi, et comme Trump : incrédules devant cette explosion incompréhensible de chiffres ailleurs, tant qu’ils sont petits chez nous.

Notre avantage est de nous faire raconter la même histoire depuis deux mois de plus en plus fort, et dans de plus en plus de versions…

Ça nous permet de rester sur une case de l’échiquier plus longtemps. Et de nous rendre moins loin, moins vite.

Notre « instinct » nous dit autre chose, notre désir aussi ; ils nous mènent dans la direction carrément inverse. Un peu comme le héros de La Mort à Venise, qui entend chuchoter que la peste est en ville, et à qui on conseille de partir immédiatement avant la quarantaine. Il n’en a pas envie. Il comprend parfaitement les conséquences fatales de sa décision, cependant. Il reste. Partir « le ramènerait en arrière, le rendrait à lui-même ; mais qui est hors de soi ne redoute rien tant que d’y rentrer ».

Parce qu’il y a ça aussi : dévier du cours irrésistible de nos vies, de nos désirs.

On ne sait pas de quoi ce printemps étrange sera fait. Dans un pays où l’on devient un peu fou au moindre rayon de soleil…

On sait qu’on doit rentrer chez soi. Plein d’autres pays nous font cette morbide pédagogie.

Rentrer chez soi.

Rentrer… en soi.