J’allais dire que j’ai grandi dans un hôpital, c’est exagéré. Mais ma mère a travaillé toute sa vie à l’hôpital, l’hôpital du Sacré-Cœur, dans le nord de Montréal.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Rien n’est parfait. Notre système de santé n’est pas parfait. La critique est toujours légitime, ou presque. On veut que ça marche. On veut particulièrement que ça marche ces jours-ci, en ces temps de coronavirus, affirme notre chroniqueur.

Elle aurait voulu être infirmière. Elle était téléphoniste-réceptionniste aux urgences. L’hôpital a été au cœur de sa vie. Donc, de ma vie d’enfant.

Enfant, je me gardais seul. Sans doute qu’aujourd’hui, la DPJ débarquerait dans son trois et demie de Chomedey. Elle faisait le quart du soir, « 4 à minuit », et la fin de semaine, je me gardais. Je l’appelais aux urgences quand j’avais besoin de quelque chose, c’est elle qui répondait. 

J’ai encore gravé dans ma mémoire le numéro de téléphone : 333-2000. Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, comme a dit le poète, quand on ne composait pas l’indicatif régional…

Les amis de ma mère travaillaient à l’hôpital. Son chum était médecin résident. J’allais souvent la rejoindre. Je me souviens du sous-sol de Sacré-Cœur, là où se trouvaient les vestiaires, je me souviens des plafonds trop bas, des têtes qui frôlaient les conduites d’eau.

Cet hôpital, c’était aussi l’hôpital où elle était régulièrement hospitalisée pour sa maladie chronique. Quand je vous dis que l’hôpital était au cœur de sa vie. Je n’ai pas grandi dans cet hôpital, mais c’est tout comme.

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Rien n’est parfait. Notre système de santé n’est pas parfait. La critique est toujours légitime, ou presque. On veut que ça marche. On veut particulièrement que ça marche ces jours-ci, en ces temps de coronavirus.

Rien n’est parfait, et les ratés du système sont actuellement soulignés à gros traits. Le manque de cliniques de dépistage, l’attente interminable au 811, l’inquiétant manque de lits, tout ça. Il est légitime de critiquer les ratés du système. Ces critiques peuvent aider le système à corriger ses angles morts.

Le scénario catastrophe de la COVID-19, ç’a toujours été le même : que les hôpitaux soient surchargés. Pour les individus, pour la plupart des individus qui la contracteront, ce sera un mauvais moment à passer.

C’est la minorité des malades qui développeront des complications. Mais quand on pense que jusqu’à 70 % des gens pourraient être touchés, la minorité commence à représenter beaucoup de monde.

Le scénario catastrophe à l’italienne, c’est ça : qu’il y ait trop de malades à traiter au même moment pour la capacité des hôpitaux. Dès lors, les soignants doivent rationner les soins, décider qui a les meilleures chances de survie. Et ne pas soigner ceux qui ont de moins bonnes chances de survie. Ces malheureux, dans des temps normaux, auraient été soignés.

Et peut-être guéris…

En Italie, ces jours-ci, on choisit de ne pas soigner des malades. Médecine de tranchées.

Les mesures de distanciation sociale mises en place depuis mercredi au Québec ne visent pas à endiguer le virus. On ne l’endiguera pas. 

La game, ici, est que tous ceux qui sont susceptibles de développer des complications ne les développent pas en même temps. Pour que les hôpitaux puissent les accueillir adéquatement.

On dit, « les hôpitaux », mais les hôpitaux, ce sont des gens. Des soignants, des soignantes.

Rien n’est parfait, et il faut critiquer, dénoncer, oui.

Mais aujourd’hui, je ne veux ni critiquer ni dénoncer. Je veux saluer les personnes qui font le système, dire merci aux soignants, aux soignantes. Les prochaines heures, les prochains jours et les prochaines semaines risquent d’être extrêmement difficiles pour vous.

À l’heure qu’il est, des médecins font le décompte des jours qui les séparent de leur récent retour de voyage en espérant ne pas avoir à se mettre en quarantaine pour pouvoir soigner, là, tout de suite.

À l’heure qu’il est, des infirmières reportent des vacances, parce qu’elles savent que leurs équipes, que leurs unités, que leurs hôpitaux auront besoin de toute l’aide du monde pour soigner « leur » monde.

C’est la même chose pour tous ceux qui travailleront sur les lignes de front. Les préposés aux bénéficiaires, par exemple, ces héros obscurs du système : la propreté dans un hôpital est toujours importante, elle l’est d’autant plus dans un contexte où la COVID-19 colle sur tout.

Si vous connaissez de ces gens-là, de ces soignants, de ces soignantes, c’est peut-être le moment de leur dire merci. Je le fais avec cette chronique : merci.

Ce sera le moment de leur dire merci aussi dans une semaine, dans deux semaines, dans trois semaines, si la contagion s’emballe. Si vous en croisez en public, n’allez pas leur serrer la main (!), mais je suis sûr qu’ils et elles apprécieront un mot d’encouragement.

L’époque commande qu’on se vide le cœur sur Facebook à chaque frustration. Je comprends ça. J’en suis. Ça n’épargne pas le système de santé. Juste rappeler que les soignants, les soignantes sont sur Facebook aussi. Ils nous lisent. Peut-être qu’on peut « slaquer » un peu sur les insultes et les adjectifs qui dépassent notre pensée ?

Je sais que les personnes qui nous soignent sont déjà stressées, sur le qui-vive. Il y a une énorme part d’incertitude qui pèse sur leurs épaules, à elles aussi, en ces heures périlleuses. On les comprendrait d’être effrayées, même : ce sont elles qui sont au front contre l’ennemi invisible.

Je sais que des médecins sont déjà tétanisés à l’idée de devoir choisir, comme en Italie, qui aura une chance de survie et qui n’en aura pas. Je sais les angoisses qu’ils partagent entre eux, je sais leur tourment. Personne ne voudrait être à leur place si les hôpitaux subissent un scénario à l’italienne.

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Merci aux médecins, donc.

Merci aux infirmières.

Merci aux préposés aux bénéficiaires.

Merci à ceux qui appuient les soignants, leurs boss partout dans le système. Je sais que tout le monde met les bouchées doubles. Je parle des hôpitaux, mais n’oublions pas les cliniques de toutes sortes.

Et un merci bien spécial, bien sûr, aux téléphonistes-réceptionnistes.