(Paris) Annuler ? Ne pas annuler ? Jusqu’à jeudi, des informations contradictoires circulaient sur un possible report des élections municipales en France. Mais le président a tranché : elles auront lieu.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Deuxième pays d’Europe le plus touché par l’épidémie après l’Italie, avec 2900 cas confirmés et 61 morts, l’Hexagone multiplie les mesures draconiennes pour éviter que la vague de coronavirus ne prenne de l’ampleur. Établissements scolaires fermés pendant au moins deux semaines, interdiction de rassemblements de plus de 1000 personnes, appel à l’isolation volontaire chez les personnes âgées et vulnérables…

Dans ce contexte, on pouvait légitimement se demander s’il n’était pas plus sage de remettre à plus tard le scrutin, prévu sur deux tours, les dimanches 15 et 22 mars.

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Dans un discours à la nation prononcé jeudi soir, Emmanuel Macron a mis un terme au débat. Après une journée de consultation, le chef de l’État a annoncé que le vote serait finalement maintenu. « J’ai interrogé les scientifiques sur nos élections municipales, a indiqué le président. Rien ne s’oppose à ce que les Français, même les plus vulnérables, se rendent aux urnes. »

Dans les bureaux de scrutin, des mesures exceptionnelles seront toutefois mises en place. Gel hydroalcoolique à profusion, désinfection régulière des locaux et du mobilier. On n’en est pas encore à demander aux électeurs de voter avec des gants chirurgicaux, mais on les invite à emporter leurs propres stylos, pour éviter de toucher à ceux des isoloirs, à venir en dehors des heures de pointe et à garder une distance raisonnable avec les autres électeurs.

En dépit de ces précautions, il est à peu près certain que la psychose du coronavirus « grippera » le scrutin, avec un effet direct sur l’abstention.

Selon un sondage Odoxa dévoilé jeudi, 22 % des électeurs qui voulaient voter songent désormais à y renoncer à cause de la pandémie.

Un sondage IFOP, publié quelques jours plus tôt, révèle que 16 % se disent « certains » de ne pas aller aux urnes, soit environ 7 millions d’électeurs sur 44 millions.

« Les personnes âgées, notamment, pourraient hésiter à se déplacer dans un lieu public », précise le politologue Bruno Cautrès.

Reste à voir si cette abstention aura un impact sur le résultat final.

Un vote-sanction contre Macron ?

Ces élections traduiront-elles, en outre, la colère des Français contre leur président ?

Son allocution de jeudi semble avoir remporté l’adhésion. Mais ce n’est peut-être qu’une trêve. Trois ans après son élection, Emmanuel Macron est toujours aussi impopulaire, voire plus que jamais, depuis la récente adoption de la très contestée réforme des retraites, qui a débouché sur deux mois de grève au début de l’hiver. Selon un sondage Odoxa-CGI publié fin février, seulement 33 % des Français le considèrent actuellement comme un « bon président ».

Les partis municipaux étant, en France, les mêmes qu’au niveau national, nombre d’électeurs pourraient ainsi être tentés de « punir » Macron, en tournant le dos aux candidats de La République en marche (LREM). 

Un scénario redouté par la Macronie, qui espère profiter de ce scrutin pour s’ancrer localement en vue des élections régionales de l’an prochain.

Mais cette lecture ne convainc pas le politologue Olivier Ihl, de Sciences Po Grenoble.

« Dans la presse, certains peuvent être tentés de trouver dans ce scrutin une logique qui est celle d’un vote-sanction contre Macron. Moi, je ne pense pas. Quand on observe les faits, que ce soit du côté de l’offre électorale ou des besoins des citoyens, on voit que les dynamiques sont fondamentalement locales et non pas nationales, avec des enjeux comme le logement, le transport, des choses comme ça. »

Un sex tape et des sondages

À Paris, ville hautement convoitée en raison de son prestige et de son rayonnement international, la réélection de la socialiste Anne Hidalgo semble de moins en moins assurée à quelques heures du premier tour.

PHOTO BERTRAND GUAY, REUTERS

La socialiste Anne Hidalgo et Rachida Dati du parti Les Républicains sont candidates à la mairie de Paris.

Contestée pour sa politique anti-voitures très affirmée, la maire sortante est désormais talonnée dans les sondages par sa rivale du parti Les Républicains, Rachida Dati (25 % contre 23 % des intentions de vote).

Il n’est pas exclu que cette ancienne ministre de la Justice, grande prêtresse de la sécurité ouvertement soutenue par Nicolas Sarkozy, s’allie au second tour avec la candidate de LREM, Agnès Buzyn, actuellement en troisième position avec 19 % des intentions de vote. Une coalition qui pourrait sonner le glas de Mme Hidalgo.

Rappelons que Mme Buzyn a quitté à la mi-février son poste de ministre de la Santé pour remplacer, au pied levé, l’infortuné Benjamin Griveaux comme candidat LREM à Paris. Ce protégé de Macron avait été obligé de se retirer après la publication sur les réseaux sociaux de vidéos de lui à caractère sexuel.

Ce fut, de loin, l’histoire la plus croustillante de cette campagne.

La vidéo incriminante avait été rendue publique par le militant et performeur russe Piotr Pavlenski, notamment connu pour s’être cloué la peau des testicules sur la place Rouge à Moscou. L’artiste voulait, de son propre aveu, « dénoncer l’hypocrisie » de M. Griveaux, qui se présentait publiquement comme un candidat des familles, en compagnie de son épouse.

Curieux hasard : la jeune femme pour qui avait été enregistré le sex tape s’est avérée être la petite amie de Pavlenski…

Comment ça fonctionne ?

Les élections auront lieu sur deux tours, les 15 et 22 mars. L’objectif est d’élire les conseillers municipaux, qui choisiront ensuite le maire, lors d’un « troisième tour » qui n’implique pas les électeurs.

PHOTO PHILIPPE DESMAZES, AGENCE FRANCE-PRESSE

Il est à peu près certain que la psychose du coronavirus « grippera » le scrutin, avec un effet direct sur l’abstention.

Le scrutin fonctionne par un système de « listes ». Ces listes de candidats correspondent généralement à un parti spécifique, mais on retrouve aussi des listes mixtes, avec des candidats issus de différentes formations politiques, idéologiquement compatibles.

Toute liste qui obtient 10 % ou plus des voix passe au second tour, où de nouvelles alliances sont permises. Les listes qui ont entre 5 et 10 % ne passent pas au second tour, mais peuvent se fusionner à des listes qualifiées. À noter que dans les très grosses villes comme Paris, Lyon et Marseille, les électeurs votent à la fois pour des conseillers d’arrondissement et des conseillers municipaux à l’échelle de la ville.

Une liste qui obtient 50 % ou plus des voix dès le premier tour gagne automatiquement. Mais ce cas de figure est rarissime.

Les mandats sont d’une durée de six ans. La France compte 44,5 millions d’électeurs et environ 34 000 communes.

Drôle de campagne

Avec toutes ces histoires de virus, on oublie de sourire. Dommage, car la campagne des municipales ne fut pas en manque d’originalité. Terminons donc sur cette note.

À Rennes, un chat prénommé Rec sera le candidat du parti La France insoumise. La liste souhaitait attirer l’attention sur la condition animale. Problème : le chat n’étant pas inscrit sur les listes électorales, c’est un humain qui lui servira de prête-nom.

Un candidat à la mairie de Saint-Cloud a voulu « séduire » l’électorat sur les sites de rencontre. « Mon cœur est déjà pris, mais j’ai des idées à partager ». L’affaire a tourné court : les modérateurs ont supprimé son profil.

Drague toujours. Un candidat écologiste a écrit en grosses lettres le mot SEXE sur ses affiches, dans le but avoué d’attirer l’attention des électeurs. « Maintenant que vous êtes attentifs, occupons-nous du climat », peut-on lire en plus petit sur l’affiche de Bruno Louis.

Hommage à l’âge d’or, pour finir : Marcel Berthomé est, à 98 ans, le plus vieux candidat de France. M. Berthomé, qui tient depuis 1971 la mairie de Saint-Seurin-sur-l’Isle (sud-ouest), est candidat à un 10e mandat d’affilée. Digne d’un dictateur africain !