(New Rochelle,) État de New York — La forte odeur de désinfectant qui flotte dans le salon de coiffure des frères Jerry et Kenny Rivera ne laisse planer aucun doute : les propriétaires des lieux ont à cœur la santé de leurs clients. Mais ceux-ci se faisaient très rares, jeudi, pour ne pas dire invisibles.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

« Vous voyez les cercles autour de ces noms ? », a demandé Kenny en montrant à un visiteur un registre de rendez-vous. « Ce sont tous les gens qui ont appelé ou texté pour annuler. »

Vers 11 h, un seul client semblait ne pas avoir renoncé à son rendez-vous de midi. « Nous avons perdu 50 % de notre chiffre d’affaires depuis l’annonce du premier cas de contamination à New Rochelle », a lancé Jerry, assis dans une chaise de coiffeur. « La paranoïa s’est emparée des gens. »

Après une pause, il a ajouté : « Non, je ne devrais pas parler de paranoïa. Les gens ont raison de s’inquiéter. » Le commerce des frères Rivera se trouve tout juste à l’extérieur de la zone de confinement créée par le gouverneur de New York pour freiner la propagation du coronavirus à New Rochelle, municipalité de 80 000 habitants où pas moins de 121 cas de contamination avaient été recensés mercredi. 

Située tout juste au nord de la ville de New York, New Rochelle a vécu jeudi la première journée de mise en œuvre de cette zone qui demeurera en place jusqu’au 25 mars. Le secteur s’étend sur un rayon de 1,6 km autour d’une synagogue fréquentée par plusieurs des personnes contaminées. Tous les lieux de rassemblement qui se trouvent à l’intérieur du rayon – écoles, lieux de culte et centres communautaires, entre autres – sont fermés pour les deux prochaines semaines. Et si les gens pourront continuer à se déplacer et à fréquenter les commerces de la zone, ils noteront à certains endroits la présence de soldats non armés de la Garde nationale.

« Mieux vaut prévenir que guérir » 

Jeudi matin, certains de ces soldats distribuaient des repas et des sacs de provisions à l’extérieur d’un centre communautaire situé dans un quartier moins favorisé de New Rochelle, qui en compte des cossus.

« Avec la collaboration de la communauté et de la Garde nationale, nous voulons aider en priorité les familles et les enfants qui sont admissibles aux repas gratuits ou à prix réduit dans les trois écoles publiques qui sont fermées », a expliqué Daniel Bonnet, directeur du centre communautaire.

PHOTO RICHARD HÉTU, COLLABORATION SPÉCIALE

Daniel Bonnet, directeur d’un centre communautaire à New Rochelle

D’autres soldats de la Garde nationale ont entrepris le nettoyage des écoles, des lieux de culte et des centres communautaires. 

Malgré ces bonnes œuvres, le maire de New Rochelle, Noam Bransom, a jugé nécessaire de rassurer ses concitoyens que la présence de militaires pourrait inquiéter. 

Je veux réitérer que la Garde nationale est ici pour nous aider. Elle n’est pas ici pour jouer un rôle militaire ou policier. New Rochelle n’est pas sous la loi martiale.

Noam Bransom, maire de New Rochelle, lors d’une conférence de presse

Un calme étrange régnait pourtant dans les rues de la ville. À l’évidence, la création d’une zone de confinement a convaincu de nombreux résidants de limiter leurs déplacements. Une excellente chose, selon Chris Reid, un travailleur social dont les deux enfants adolescents sont confinés à la maison. « Mieux vaut prévenir que guérir », a-t-il dit en sortant d’un nettoyeur du centre-ville à demi désert. « Si vous voulez limiter le nombre de gens qui vont propager ou attraper la maladie, la création de cette zone de confinement est une bonne idée. L’important est de vous assurer d’informer le public de ce que vous faites, pourquoi vous le faites, et comment vous le faites. Jusqu’à présent, le gouverneur [Andrew] Cuomo fait du bon travail sur ce plan. » 

Un effet « ostracisant » 

Marchant non loin de la synagogue Young Israel, épicentre de la propagation du coronavirus à New Rochelle, une quinquagénaire a fait entendre un autre son de cloche. Si elle approuve la fermeture des écoles des autres lieux de rassemblement, elle trouve mal avisée l’utilisation de l’expression « zone de confinement ».

« Cela a pour effet d’ostraciser les gens de New Rochelle », a-t-elle déclaré sous le sceau de l’anonymat. « Après l’annonce du gouverneur Cuomo, mon employeur est venu me voir et m’a dit que j’allais devoir travailler de la maison au cours des deux prochaines semaines. Je n’ai pourtant été en contact avec aucune personne contaminée ou d’un proche d’une personne contaminée. En fait, je ne connais littéralement personne à New Rochelle. Je viens tout juste de m’y installer. » 

PHOTO MARK LENNIHAN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Andrew Cuomo, gouverneur de l’État de New York

Lawrence Garbuz, avocat de 50 ans, est le premier résidant de New Rochelle à avoir subi un test positif au coronavirus, le 2 mars dernier. Depuis, plus de 50 cas de contamination sont liés à cet homme, dont trois dans sa propre famille. Infirmière à la retraite, Bonnie Proudian ne trouve rien à redire à la façon dont le gouverneur Cuomo gère l’épidémie de coronavirus dans son État. Elle jette aussi un regard positif sur la performance de Donald Trump. « Je pense qu’il tente de nous encourager à garder notre calme », a-t-elle dit en promenant son chien le long d’une rue bordée de maisons somptueuses. « Nous nous inquiétons tous au sujet de la Bourse, surtout ceux d’entre nous dont les investissements pour la retraite sont liés aux marchés. Je pense que cela va passer et je pense que les marchés rebondiront. »

Elle ne savait pas encore que les marchés allaient connaître leur pire journée depuis 1987.