Jeudi matin, métro Rosemont. J’aperçois un homme assis sur un banc. Il porte un masque protecteur. « Allez-vous-en ! Je porte ça pour me protéger ! Allez-vous-en ! », répète-t-il en s’éloignant et en me lançant un regard horrifié lorsque je l’approche pour qu’il me parle de ses inquiétudes, de ses craintes.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Il n’y a pas à dire, le niveau de stress et d’anxiété au sujet de la COVID-19 a monté de plusieurs crans au cours des derniers jours. Ce qui semblait loin de notre réalité il y a 48 ou 72 heures fait maintenant partie de notre quotidien. Ce qui faisait l’objet d’une bonne blague il y a une semaine ou deux ne fait plus rire du tout.

La menace de la COVID-19 est plus présente que jamais. Les annonces et les mesures se multiplient à la vitesse de l’éclair. Prévenir, contrôler, tester, annuler, reporter et surveiller sont des verbes qui reviennent souvent dans la bouche des autorités.

PHOTO FRANCOIS ROY, LA PRESSE

« Afin de désengorger le système, on conseille à ceux qui ont des questions sur les symptômes ou les risques de contagion de composer le 1 877 644-4545 », rappelle notre chroniqueur. 

D’une crainte contrôlée, nous sommes passés à une angoisse difficile à contenir. Chacun tente de vivre ses états d’âme à sa façon. Pour ceux qui empruntent les transports en commun au quotidien, comme moi, cette anxiété est facilement observable.

Le nombre de masques prend de l’ampleur depuis mercredi. Ils sont plaqués sur plusieurs visages. On ne sait trop s’ils protègent les personnes qui les portent ou les autres.

Jeudi, dans le métro, j’ai abordé une jeune femme qui en portait un. Elle m’a expliqué que c’était pour se protéger, elle. Elle m’a dit cela tout en tenant d’une main nue la barre du wagon dans lequel nous étions.

Cinq minutes plus tard, métro Berri-UQAM, j’ai aperçu deux jeunes filles. L’une portait un masque, l’autre pas. D’origine algérienne, les deux étudient à Montréal. « J’ai peur de toutes les maladies », m’a dit Liza Ferdjoukh, celle qui portait un masque. « Si je pouvais avoir un truc pour me couvrir au complet, je le porterais. »

Liza a pris la décision de porter un masque jeudi matin. « Quand j’ai entendu toutes les annonces du gouvernement mercredi, j’ai décidé d’en mettre un. » La jeune femme de 22 ans reconnaît que cela attire les regards. « Je suis tombée sur trois garçons. Ils sont partis en courant en disant : “Elle a le coronavirus !” Je m’en fous. »

Ce regard suspicieux, Tom, Montréalais de 38 ans, d’origine chinoise, le subit aussi. « Quand ils aperçoivent mon masque, les gens me dévisagent. Je m’en fous, ce qui compte, c’est que je me protège. » Si les masques sont de plus en plus populaires dans le métro, les gants protecteurs le sont aussi. Et quand on ne dispose pas de cet équipement, plusieurs s’en remettent à leur foulard qu’ils remontent sur le visage.

Dans le métro, l’anxiété se lit sur plusieurs visages. Certains tentent de garder, quand c’est possible, une distance raisonnable avec les autres personnes. Durant les heures de pointe, la chose devient extrêmement difficile. Gare à celui qui éternue. Il crée instantanément un climat de méfiance autour de lui.

Cette anxiété a plusieurs visages. Parfois, elle est altruiste. « Je porte un masque, mais c’est pour protéger mes parents, qui sont vieux, m’a dit Chadi Essahki. J’ai peur de les contaminer. » Pour le jeune homme de 20 ans, il n’y a aucun risque à prendre. « Personne n’est à l’abri. Même Tom Hanks l’a attrapée. »

Méfiance… angoisse… peur… anxiété… Tout cela nous habite depuis quelques jours. On veut savoir. On veut être rassuré. Mais les bonnes nouvelles sont rares. Certains chiffres parlent d’eux-mêmes en ce qui a trait à l’anxiété grandissante. À Info-Santé 811, alors que, depuis la fin du mois de janvier, le nombre d’appels concernant la COVID-19 représentait un faible pourcentage, il a bondi au cours des derniers jours.

Info-Santé 811 est la porte d’entrée pour obtenir un test de dépistage. Si la personne vit une détresse psychologique, on la dirige vers Info-Social 811. 

Le hic, c’est que beaucoup de gens ont recours au 811 pour obtenir de simples renseignements sur la COVID-19. Afin de désengorger le système, on conseille à ceux qui ont des questions sur les symptômes ou les risques de contagion de composer le 1 877 644-4545.

Cette inquiétude qui gagne la population se comprend parfaitement. En quelques jours, nous avons perdu nos habitudes, notre confort, nos points de repère. Tout cela a été retiré sous nos pieds comme un tapis. Le défi que nous avons est de départager la « bonne inquiétude » de la « mauvaise inquiétude », nous disent les experts.

L’anxiété protège. Ça permet à l’être humain de mettre en place des mécanismes de défense. Mais une trop grande anxiété, ce n’est pas efficace. La bonne inquiétude est celle qui nous permet de bien réagir, de prendre les bons moyens de protection, de démêler la bonne de la mauvaise information.

Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec

Trois facteurs peuvent jouer sur l’anxiété : l’imprévisibilité, la nouveauté et la perte de contrôle. « Or, ces trois facteurs sont justement réunis autour de la COVID-19 », ajoute Christine Grou. Celle qui représente 8800 psychologues au Québec n’est pas en mesure de dire si ces spécialistes reçoivent plus de visites de gens anxieux dans leur bureau depuis quelques semaines.

« Mais si je me fie aux expériences du SRAS, de la grippe H1N1, de la maladie Ebola ou de la crise du verglas de 1998, c’est sûr que les personnes anxieuses deviennent encore plus anxieuses dans une telle situation. Elles ont besoin d’aide. »

L’effet d’entraînement contribue évidemment à accentuer notre anxiété. Voir des gens faire du ravitaillement dans les magasins a un impact sur le reste de la population. Pour d’autres, l’annonce de mesures ayant pour but de protéger la population devient une source d’angoisse. Une pression s’installe. « C’est ce qu’on appelle la peur épidémique », dit Christine Grou.

En fait, on se rend compte lorsqu’on parle à certaines personnes qui vivent une grande anxiété en ce moment que c’est le mouvement collectif, plus que le virus lui-même, qui fait peur. Celle qui s’est fait connaître pour être « la mère de Jean-Sébastien Girard », Monique-Andrée Michaud, exprime bien l’anxiété qui habite beaucoup de Québécois en ce moment.

« J’y pense sans arrêt, du matin au soir, m’a-t-elle confié. J’ai surtout peur de la panique des gens. Quand je les vois aller acheter du papier de toilette, ça accentue mon stress. Mon rêve est qu’on annonce que tout ira mieux. Mais c’est le contraire qu’on nous dit. Je tente de me couper des nouvelles à la télé, mais c’est plus fort que moi, j’y retourne. »

Rencontrée au métro Berri-UQAM jeudi midi, Marie Lemieux a commencé par me dire qu’elle n’était pas touchée par cette anxiété. Mais plus on discutait, plus elle laissait parler ses sentiments. « C’est vrai qu’en vieillissant, on devient de plus en plus anxieux. J’avais prévu aller manger dans un resto après mes courses, mais j’ai changé d’idée. Je vais rentrer sagement chez moi. »

En Chine, où le niveau d’anxiété a atteint un sommet, les gens inventent toutes sortes de façons pour partager leur état d’âme avec les autres et ainsi laisser retomber la pression. Weibo, le Twitter chinois, a créé le mot-clic #quefairequandonesttrèsanxieux. Il a été utilisé plus de 300 millions de fois ces derniers jours.

En effet, ne pas garder cette peur pour soi est sans doute la première chose à faire. Cela nous fait comprendre que l’anxiété est aussi épidémique.