(Ottawa) Un premier ministre en isolement préventif après que sa femme eut été testée positive à la COVID-19, une kyrielle d’événements sportifs et culturels annulés, une quarantaine pour les Québécois qui rentrent de voyage, des écoles fermées, un plongeon boursier spectaculaire sur Bay Street. Les événements continuent de se bousculer d’heure en heure au Canada en raison de la menace que fait planer la pandémie de COVID-19.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Jeudi, le Québec comptait 17 cas confirmés de COVID-19 ; dans l’ensemble du Canada, il y en avait 138, selon Santé Canada. Le gouvernement du Québec a donné le ton à cette journée fertile en rebondissements de toutes sortes, jeudi. Et le ton était sans appel : puisque « les prochaines semaines vont être critiques pour la propagation du virus » et que l’on est « dans une crise qui va durer des mois », le premier ministre François Legault a égrené un chapelet de mesures afin d’éviter le pire.

À peu près au même moment, sur l’autre colline parlementaire, à Ottawa, le premier ministre Justin Trudeau annonçait qu’il se plaçait en isolement préventif, sa femme Sophie Grégoire-Trudeau ayant commencé à éprouver des symptômes semblables à la grippe – donc semblables à ceux du coronavirus – à son retour d’un séjour à Londres, au Royaume-Uni. Plus tard en soirée, le bureau du premier ministre annonçait qu’un test de dépistage s’était avéré positif, et que Sophie Grégoire-Trudeau restera en quarantaine « pour une durée indéterminée ».

Résultat : la rencontre à laquelle il avait convié les premiers ministres provinciaux, jeudi et vendredi, à Ottawa, a été annulée. Et Justin Trudeau a passé la journée à travailler de la maison, notamment en s’entretenant au téléphone avec des dirigeants mondiaux. On devine bien que les sujets de conversation ne devaient pas manquer au lendemain de l’annonce du président américain Donald Trump de barrer l’accès aux États-Unis à tous les voyageurs en provenance d’Europe pendant 30 jours.

VOYAGES, ÉCOLES, BIBLIOTHÈQUES, ÉGLISES, CASINOS…

Le gouvernement québécois en était toujours à évaluer, jeudi, s’il donnerait la consigne à ses écoles de mettre la clé sous la porte. Ce n’est pas dans les cartons « pour l’instant », a signalé le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge. Mais ce n’est pas impossible, selon le premier ministre François Legault. « Ça se peut qu’on ferme les écoles » en fonction de la progression de la transmission du nouveau coronavirus.

Mais jeudi, plusieurs commissions scolaires, dont la Commission scolaire de Montréal Marguerite-Bourgeoys, Laval, Marie-Victorin, et Saint-Hyacinthe, ont décidé de prendre les choses en main : leurs écoles seront fermées vendredi. Avant elles, des écoles privées des régions de Montréal et de Québec annonçaient que les élèves resteraient aussi chez eux, vendredi, le temps d’« analyser la situation », et ce, à l’aune des directives émanant de Québec.

Du côté de Montréal, la mairesse Valérie Plante a quant à elle décrété la fermeture d’installations publiques. « La Ville fermera à partir de [ce vendredi] et jusqu’à nouvel ordre tous ses arénas, bibliothèques, piscines, installations sportives tels que le Planétarium, le Jardin botanique et le Centre Claude-Robillard, pour freiner toute propagation possible », a déclaré la première magistrate en conférence de presse.

Plus de jeux de hasard pour le moment non plus. « La situation a évolué : suivant les indications de la direction de santé publique, par mesure préventive, les casinos et les salons de jeux de Loto-Québec fermeront leurs portes à minuit ce soir [dans la nuit de jeudi à vendredi] pour une période indéterminée. Il s’agit d’une décision du gouvernement », a écrit sur Twitter Patrice Lavoie, porte-parole de la société d’État. À peine une heure auparavant, il disait l’inverse.

L’Église participe elle aussi à l’effort commun : l’Association des évêques catholiques du Québec annule toutes les messes du samedi soir et du dimanche. Dans un communiqué, on a précisé avoir tranché en ce sens « compte tenu de l’impossibilité, à bien des endroits, de gérer la limite de 250 personnes rassemblées, compte tenu également du fait qu’un grand nombre de nos paroissiens sont âgés de plus de 65 ans et sont de ce fait davantage à risque de contracter le virus ».

En Ontario, l’après-March Break suscite l’inquiétude. En conséquence, sur recommandation du patron de la santé publique de la province, le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a ordonné jeudi la fermeture de plus de 4800 écoles primaires et secondaires du réseau public.

Du 13 mars au 6 avril, environ deux millions d’élèves seront donc en congé forcé. « Partez, ayez du plaisir, amusez-vous », a conseillé le premier ministre Ford à l’intention des familles ontariennes qui s’apprêtent à partir pour la semaine de relâche.

Le gouvernement Trudeau a pour sa part lancé un appel à la prudence aux voyageurs. « Le congé de mars [March Break] s’en vient, c’est le meilleur moment pour prévoir des vacances à la maison [staycation], et rester au Canada », a avancé la ministre fédérale de la Santé, Patty Hajdu, en mêlée de presse après une rencontre du comité spécial du cabinet sur la COVID-19.

FERMER LA FRONTIÈRE ?

Au Parlement, jeudi, les ministres libéraux ont refusé les uns après les autres de dire si le Canada devrait emboîter le pas au voisin américain, sinon pour dire que la situation évoluait d’heure en heure et que l’on s’en remettait aux conseils des spécialistes de la santé publique. Même refus d’entrer dans les détails de l’enjeu de la frontière canado-américaine. Le Canada pourrait-il la fermer ? Les États-Unis l’ont-ils réclamé ? Mystère.

« La décision des États-Unis évidemment est une décision qui est significative pour le Canada. Pour cette raison, aujourd’hui, j’ai eu une bonne conversation avec le secrétaire d’État des États-Unis, Mike Pompeo. Nous avons discuté de l’importance économique et sociale de notre frontière et des mesures que le Canada prend pour se battre contre le coronavirus », a expliqué en point de presse la vice-première ministre, Chrystia Freeland, qualifiant les discussions de « très positives » en ce qui a trait au dossier frontalier.

Le compte rendu d’un entretien téléphonique entre Justin Trudeau et Donald Trump n’en dit guère davantage. « Le premier ministre et le président ont salué l’étroite collaboration entre le Canada et les États-Unis dans la gestion de ce dossier [la COVID-19], notamment en ce qui concerne la frontière canado-américaine », s’est contenté de résumer le bureau du dirigeant canadien dans un sommaire de l’appel.

D’autre part, les formations politiques à Ottawa poursuivaient leurs discussions, jeudi soir, afin de déterminer s’ils devaient suspendre les travaux parlementaires pour une période pouvant atteindre jusqu’à un mois. « Observation : si la Chambre des communes était au Québec, elle serait fermée. Nous sommes 338 dans une salle », a fait remarquer sur Twitter le député conservateur Gérard Deltell.

Si on devait suspendre les travaux pendant cette période, cela pourrait compromettre le dépôt du budget fédéral du ministre des Finances, Bill Morneau, prévu le 30 mars prochain.

En plus du premier ministre, au moins cinq élus fédéraux sont en isolement préventif. Il s’agit du chef néo-démocrate Jagmeet Singh, qui en a fait l’annonce jeudi, du ministre des Ressources naturelles Seamus O’Regan, de la ministre du Commerce international Mary Ng, du député libéral Anthony Housefather ainsi que du député bloquiste Mario Simard. Ce dernier avait « des symptômes grippaux » et a choisi de rester à la maison, a indiqué à La Presse une porte-parole du Bloc québécois.

EFFETS SECONDAIRES CULTURELS ET SPORTIFS

Chaque heure semblait apporter sa nouvelle annonce d’annulation d’événements, jeudi. La pandémie de COVID-19 a frappé de plein fouet les secteurs sportifs et culturels. Et son impact pourrait avoir des répercussions économiques majeures pour les acteurs de ces industries.

La liste d’événements culturels qui passent à la trappe ou sont reportés semble interminable. Tous les spectacles d’evenko qui étaient au programme des 30 prochains jours sont annulés, l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) ne se produira pas en concert d’ici le 5 avril prochain, et à la Place des Arts, tous les spectacles et activités publics sont suspendus dès maintenant, et ce, jusqu’à nouvel ordre.

Le rideau tombe aussi sur un éventail de cérémonies, dont celle des prix Écrans canadiens, prévue le 29 mars, ainsi que la soirée des Juno, qui devait se tenir dimanche à Saskatoon.

Le milieu sportif écope aussi. Critiquée pour sa lenteur à afficher ses couleurs, la Ligue nationale de hockey (LNH) a finalement annoncé la suspension de sa saison, qui était sur le point de s’achever pour faire place aux lucratives séries éliminatoires qui font saliver les propriétaires d’équipes appelées à prendre part à la grande danse du printemps. La LNH imitait ainsi la NBA, dont plusieurs équipes partagent les arénas avec les clubs de hockey, qui avait annoncé l’interruption de sa saison la veille.

« Étant donné que nos ligues partagent beaucoup d’édifices et de vestiaires et qu’il nous semblait inévitable qu’un membre de la communauté de la LNH [soit affecté par le coronavirus], il ne nous semblait plus approprié de continuer à jouer nos matchs pour le moment », a signifié la LNH dans une déclaration écrite.

Notre but est de reprendre l’action aussitôt que ce sera approprié et prudent.

La Ligue nationale de hockey, dans une déclaration écrite

Au Québec, les activités de la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ) ont été mises sur la glace en raison de la pandémie. En soirée, Hockey Québec a suivi l’exemple et annoncé la fin immédiate de la saison de tous les hockeyeurs enfants et adolescents de la province.

Les terrains de baseball seront aussi déserts à la date prévue de l’ouverture de la saison. La Ligue majeure de baseball a en effet décidé jeudi de reporter pour deux semaines au moins le début du calendrier 2020. Les 30 clubs devaient être en activité le premier jour de la saison, le 26 mars prochain. Les parties d’avant-saison ont par ailleurs aussi été mises hors jeu.

MARCHÉS MALMENÉS

Les secousses causées par la pandémie du nouveau coronavirus ont continué d’ébranler les marchés financiers, jeudi. À la Bourse de New York et à celle de Toronto, la journée a tout simplement été catastrophique.

Sur Bay Street, on a assisté à la séance la plus difficile en 80 ans. Le principal indice a perdu 12 % pour clôturer à 12 508 points. En pourcentage, cette journée aura été la pire depuis 1940, tous les secteurs encaissant des reculs.

Quant à Wall Street, où l’indice S&P 500 a connu sa pire journée depuis 1987 avec un recul de 10 %, il entrait officiellement en marché baissier, et ce, même si la Réserve fédérale américaine avait annoncé l’injection de 1500 milliards de dollars additionnels sur le marché monétaire.

Ces soubresauts poussent certains investisseurs à réévaluer leur portefeuille – et leurs gestionnaires de compte, à les encourager à effectuer des transactions de vente à des fins fiscales. « J’ai fermé certaines positions [de clients] il y a deux semaines en réalisant de gros gains. Je ne veux surtout pas avoir un rendement négatif en fin d’année en plus d’avoir réalisé des gains en capitaux », a confié le gestionnaire de portefeuille dans une grande banque canadienne sous le couvert de l’anonymat.

Le ministre fédéral des Finances, Bill Morneau, a convoqué la presse en début de soirée dans l’espoir de calmer le jeu. « Je sais que les Canadiens sont inquiets de cette volatilité que l’on a vue sur les marchés financiers aujourd’hui. Je voulais sortir pour préciser que nous nous attendons à un niveau de volatilité en ce moment », a-t-il fait valoir. Le grand argentier a rappelé que le fédéral avait débloqué un milliard de dollars, mercredi, afin de permettre à l’économie canadienne de se sortir de la crise de la COVID-19 sans y laisser trop de plumes.

— Avec Joël-Denis Bellavance, Raphaël Pirro, Stéphanie Morin, Simon-Olivier Lorange, Alexandre Pratt, Richard Dufour, La Presse, La Presse canadienne et l’Agence France-Presse