Des commerces fermés dans tout le pays. Des hôpitaux qui débordent. Des médecins qui admettent ne pas pouvoir soigner tout le monde et envisagent même d’instaurer une limite d’âge pour l’accès aux soins intensifs. L’Italie, qui possède pourtant l’un des meilleurs systèmes de santé au monde, semble dépassée par la COVID-19 malgré des mesures de lutte draconiennes. Un exemple qui montre qu’il faut prendre le coronavirus au sérieux.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

« Il pourrait être nécessaire d’instaurer une limite d’âge pour l’entrée aux soins intensifs. Ceci n’est pas un jugement moral, mais une façon d’allouer des ressources qui pourraient devenir extrêmement rares à ceux qui ont les meilleures chances de survie et chez qui on pourra sauver le plus d’années de vie. »

Cette recommandation, publiée par la Société italienne d’anesthésie, d’analgésie, de réanimation et de thérapie intensive d’Italie, montre ce qui survient lorsqu’un système de santé est submergé par une épidémie. Le nombre de cas de COVID-19 dépasse maintenant le cap des 12 000 en Italie, alors qu’on déplore plus de 600 morts dus au SARS-CoV-2, le coronavirus responsable de l’épidémie.

Quand on se demande qui on va soigner et qui on ne soignera pas, ça veut dire qu’on est en situation de crise.

La Dre Anne Gatignol, professeure de microbiologie à l’Université McGill

Le document italien compare la situation actuelle à de la « médecine de guerre » et précise que les mêmes réflexions éthiques pourraient devoir s’appliquer. Le problème : les patients qui se présentent dans les hôpitaux pour de la détresse respiratoire ou d’autres symptômes causés par le coronavirus sont si nombreux qu’ils « saturent » les urgences et les unités de soins intensifs, monopolisant des ressources qui doivent aussi servir aux autres malades.

Président de l’Association des anesthésiologistes du Québec, le Dr Jean-François Courval a pris connaissance du document publié par ses collègues italiens. Il suit la situation italienne de près, même si le Québec est, selon lui, encore loin d’être confronté à des choix aussi déchirants. Le Dr Courval croit que le Québec dispose de suffisamment de respirateurs pour traiter bon nombre de patients. « Mais ça peut devenir une question de personnel et de ressources. Si 10 % des patients doivent être ventilés, il va y avoir une question de personnel », dit-il.

PHOTO CLAUDIO FURLAN, ASSOCIATED PRESS

Les pharmacies sont parmi les seuls commerces ouverts en Italie.

Sur l’internet et dans les médias, des médecins italiens ont donné une idée de l’atmosphère qui règne dans les hôpitaux du pays, particulièrement dans le nord. « La situation n’est rien de moins que dramatique, aucun autre mot ne me vient à l’esprit. […] Cessons de dire qu’il s’agit d’une mauvaise grippe », a notamment écrit Daniele Macchini, un médecin qui travaille à la clinique Humanitas Gavazzeni de Bergame, en Lombardie, dans une publication sur Facebook devenue virale.

Une réponse « proactive »

Le DMassimiliano Paganelli, médecin du CHU Sainte-Justine d’origine italienne, suit la situation de son pays natal avec attention. Selon lui, on aurait tort d’attribuer la flambée des cas en Italie à une mauvaise réaction des autorités.

« D’après ce que j’ai pu voir, la réponse de l’Italie a été proactive, rapide et assez forte, dit-il. Les mesures ont été mises en place dans des villes qui n’avaient encore que très peu de cas – regardez Venise, avec les premières mesures de fermeture et d’isolement démarrées avec seulement deux cas diagnostiqués. Les gens ont bien collaboré et suivent les consignes dans la majorité des cas. Les hôpitaux se sont bien coordonnés et les structures ont répondu à temps. »

PHOTO MARCO SABADIN, AGENCE FRANCE-PRESSE

Un employé municipal désinfecte le pont du Rialto, à Venise.

Les autorités italiennes ont frappé l’imaginaire, lundi, lorsqu’elles ont étendu les mesures de confinement à l’ensemble du pays et demandé à chacun des 60 millions de citoyens de rester à la maison.

« Ils n’ont pas le choix. C’est malheureux, mais à ce stade-là, il faut qu’il y ait des restrictions sur les déplacements », juge la Dre Anne Gatignol, de McGill, qui estime que de telles mesures « peuvent certainement freiner, mais pas stopper l’épidémie ».

Commerces fermés

Mercredi soir, le gouvernement italien a annoncé un nouveau tour de vis : tous les commerces du pays, à l’exception de ceux qui vendent de la nourriture et des biens de santé, ont été fermés de force.

« La réponse du gouvernement semble avoir balancé la prudence et la proportionnalité, n’ayant pas peur d’y aller d’une escalade de mesures au besoin », commente à La Presse Chiara de Cuia, analyste italienne en terrorisme et sécurité qui vit à Rome et qui s’intéresse à la gestion de la crise par son gouvernement.

Elle souligne que même si des manifestations d’opportunisme politique ont eu lieu, la coalition fragile dirigée par le premier ministre Giuseppe Conte agit avec étonnamment d’unité. « Le gouvernement, la coalition et les partis d’opposition ont été largement en mesure de mettre de côté leurs différends et de travailler ensemble pour faire face à cette urgence sans précédent », observe Mme de Cuia. Seule ombre au tableau : la population a parfois de la difficulté à distinguer les ordres des recommandations, ce qui sème un peu de confusion, dit-elle.

PHOTO MASSIMO PINCA, REUTERS

« Tout ira bien », peut-on lire sur une affiche apposée par une commerçante obligée de fermer les portes de sa boutique.

Anne Gatignol, de McGill, se demande quant à elle si le pays a fait tout ce qu’il fallait pour se préparer à la COVID-19. « Je ne suis pas en Italie, mais je pense [que les responsables] ont mal anticipé. Ils semblent manquer de pas mal de choses, dont des masques et des équipements pour traiter les patients », dit la Dre Gatignol, qui juge le Canada mieux préparé.

Un système de santé parmi les meilleurs

Fait méconnu ici, l’Italie possède l’un des systèmes de santé les plus robustes au monde. Un classement de l’Organisation mondiale de la santé lui accorde la deuxième place au monde pour son efficacité générale, juste derrière la France. Le Canada occupe le 30rang. L’indice tient notamment compte de la santé générale de la population, des inégalités de santé, du niveau de réactivité du système et de l’aspect équitable de son financement.

Trois médecins du nord de l’Italie ont publié une lettre sur le site de la Société européenne de soins intensifs pour prévenir leurs collègues des autres pays de ce qui pourrait les attendre alors que la pandémie gagne du terrain.

« Nous désirons vous transmettre un message fort : soyez prêts ! », écrivent les médecins italiens, qui incitent leurs collègues à bonifier dès maintenant leurs unités de soins intensifs et à former leur personnel.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Selon les derniers chiffres disponibles, le coronavirus a un taux de mortalité de 6,2 % en Italie, près du double de ce qu’on observe pour l’ensemble de la planète (taux de mortalité d’environ 3,5 %). Le DMassimiliano Paganelli, du CHU Sainte-Justine, note que la population italienne est parmi les plus âgées du globe, ce qui pourrait expliquer que le COVID-19 y tue plus de gens.

Anne Gatignol, de son côté, soupçonne un biais dans les statistiques.

« À mon avis, le taux de mortalité n’est pas réellement plus élevé qu’ailleurs. Je pense que c’est surtout dû au fait qu’il n’y a que les gens qui ont des symptômes graves qui sont testés », dit-elle.

Notons que le nombre de cas en Espagne, en Allemagne et en France est aussi en augmentation.

— Avec la collaboration d'Ariane Lacoursière, La Presse