Économiste de formation, Emna Braham est directrice générale de l’Institut du Québec, un organisme qui souhaite contribuer à l’amélioration de la société québécoise par des « analyses rigoureuses ». Elle a accepté de présenter quelques facteurs qui mettent actuellement de la pression sur les ménages québécois.

Le marché de l’emploi

Avec un taux de chômage historiquement bas et une pénurie de main-d’œuvre qui sévit, on pourrait croire que le marché du travail est à l’avantage des travailleurs. C’est loin d’être faux. Emna Braham fait remarquer qu’historiquement, le grand stress lié au travail était de trouver un emploi et de le conserver. Ce stress s’est atténué au cours des dernières années.

Mais Mme Braham fait remarquer que la pénurie de main-d’œuvre vient avec une contrepartie dont on parle peu.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Emna Braham, directrice générale de l’Institut du Québec

Les Québécois qui sont à l’emploi, et ils sont nombreux, sont souvent appelés à en faire plus pour compenser les postes vacants. Ça peut vouloir dire faire des heures supplémentaires, redoubler d’efforts, être dans le stress de mener à bien de nombreux projets.

Emna Braham, directrice générale de l’Institut du Québec

Pensons au milieu de la santé, où les pénuries de personnel entraînent des heures supplémentaires obligatoires dont le réseau tente de se sevrer. Ou au milieu scolaire, où les enseignantes se plaignent du manque de spécialistes pour les épauler.

Depuis la deuxième moitié de 2023, Mme Braham souligne que l’économie a ralenti, entraînant des pertes d’emploi dans des secteurs comme la culture, les médias et les technologies de l’information.

« Le stress de perdre son emploi est peut-être réapparu dans une certaine mesure », souligne-t-elle.

Elle rappelle finalement que les carrières sont moins « linéaires » qu’auparavant et que les travailleurs changent souvent d’emploi. Cela implique des périodes d’adaptation et du stress qui peuvent contribuer au sentiment d’être dépassé par les évènements.

L’inflation

Personne ne sera surpris de voir l’inflation au banc des accusés pour expliquer nos vies de fou. Le temps, c’est de l’argent, et quand le loyer grimpe, il faut souvent multiplier les heures de travail pour arriver à le payer.

Jusqu’à la fin de 2023, les salaires ont augmenté en moyenne plus rapidement que l’inflation. Mais Mme Braham rappelle que l’expression « en moyenne » cache toutes sortes de réalités. Pour certains, l’inflation a frappé très fort sans que les revenus suivent. Mme Braham braque aussi les projecteurs sur ce qu’elle appelle le phénomène de « l’escalier ». L’inflation augmente de façon continue, mais ce n’est pas toujours le cas des salaires, qui grimpent parfois d’un coup lorsque les conventions collectives sont renouvelées. Entre deux marches d’escalier, les travailleurs peuvent se sentir coincés.

Mme Braham observe que depuis le début de l’année 2024, la hausse des salaires a connu un coup de frein, si bien que même si l’inflation a ralenti, elle est désormais plus élevée que la progression des revenus.

L’inflation est en train de diminuer, mais elle reste élevée dans deux postes budgétaires qui sont particulièrement critiques : l’épicerie et le logement.

Emna Braham, directrice générale de l’Institut du Québec

Le drame, c’est que ces postes sont difficilement compressibles et qu’ils occupent une grosse part du budget, particulièrement pour les familles à faibles revenus.

S’occuper de ses parents

On connaît tous les défis de concilier le travail avec la réalité d’avoir des enfants – allers-retours à l’école ou à la garderie, devoirs, entraînements de soccer, rhumes à soigner, alouette. Mais Emna Braham pointe une réalité à laquelle les employeurs et la société en général sont beaucoup moins sensibilisés : le fait qu’avec le vieillissement de la population, de nombreux travailleurs doivent maintenant s’occuper… de leurs parents. « On peut penser aux travailleurs de 55 à 65 ans, qui travaillent de plus en plus longtemps et dont les parents sont vieillissants, souligne-t-elle. C’est un phénomène qui est amené à augmenter parce qu’on veut retenir les travailleurs plus âgés. »

Les femmes, souligne Mme Braham, sont souvent celles qui jouent le rôle de proches aidantes et peinent à concilier cette nouvelle réalité travail-famille.