Trois consommations d’alcool par semaine pour les femmes, six pour les hommes. Ce sont les recommandations du Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances (CCDUS).

Son projet d’actualisation des Directives concernant la consommation d’alcool à faible risque confirme ce que nous savions déjà : la consommation d’alcool augmente le risque de cancer. Il est également nocif pour le cœur, nous rappellent les experts, en plus d’augmenter le risque de commettre des actes de violence.

À partir de données internationales, le groupe d’experts nous propose donc un « continuum de risque ». Le risque est négligeable à faible si on boit moins de trois verres par semaine, mais il devient modéré si notre consommation passe de trois à six verres. À sept verres et plus par semaine, on court un risque plus élevé de subir un AVC ou d’avoir une maladie du cœur, en plus des risques de développer un cancer.

Oui, notre gorgée de chardonnay passe de travers quand on prend connaissance de ces nouveaux repères.

Mais au fond, on s’en doutait quand même un peu. Une étude publiée dans The Lancet Oncology il y a un peu plus d’un an nous avait informés que 4 % des cancers diagnostiqués dans le monde en 2020 étaient liés à la consommation d’alcool. De ce nombre, 13 % étaient liés à une consommation de 20 grammes d’alcool par jour, soit l’équivalent d’un verre et demi.

Les nouvelles directives du CCDUS, qui publiera les résultats finaux de son étude en novembre prochain, ont tout de même causé une onde de choc. On pourrait résumer la réaction collective ainsi : ne touchez pas à notre verre de vin !

Il faut dire que ces nouvelles directives entrent en collision frontale avec notre mode de vie où toute occasion est bonne pour lever notre verre.

Un anniversaire, une promotion, une bonne nouvelle, une journée plus difficile, des enfants turbulents, l’arrivée du week-end… peu importe la raison, il est toujours l’heure de l’apéro quelque part.

Il est difficile de se soustraire aux invitations à boire, elles sont partout : sur les panneaux d’affichage, dans le métro, sur les réseaux sociaux où les influenceurs de l’alcool pullulent. À la télé, aussi, où chaque série comporte au moins une scène où on se verse un verre. L’alcool y est rarement présenté sous un jour négatif : on boit pour se récompenser, pour célébrer, pour « se gâter ».

Les auteurs de l’étude sont bien conscients que leurs nouvelles directives sont l’équivalent d’un verre de vin bouchonné : elles provoquent des grimaces.

Remettre en question notre consommation d’alcool, c’est s’attaquer à un gros tabou.

Les auteurs du document consacrent d’ailleurs une section aux opinions des Canadiens au sujet de leur consommation d’alcool. On y apprend entre autres que les gens qui boivent de l’alcool régulièrement sont peu conscients des risques liés à leur consommation. Quant à ceux qui connaissent les risques, ils justifient leur consommation et en ont une perception positive, surtout dans les situations sociales. Sans surprise, les gens disent préférer les conseils aux règles strictes et aux messages moralisateurs.

Le groupe d’experts souhaite malgré tout que le Canada rende obligatoire l’étiquetage des bouteilles pour mettre en garde les consommateurs sur les effets néfastes de l’alcool, comme on le fait sur les paquets de cigarettes. On en discute au sein de l’Union européenne, même si l’industrie vinicole s’y oppose farouchement.

Verra-t-on apparaître des pastilles de goût de la SAQ qui diraient : fruité, vif… et cancérigène ?

C’est peut-être exagéré. Par contre, on pourrait s’inspirer de l’approche du Yukon. Après avoir fait marche arrière et retiré des bouteilles les étiquettes qui disaient « l’alcool peut causer le cancer », le gouvernement propose désormais des étiquettes où on suggère un nombre de verres maximum afin de « réduire les risques pour la santé ».

La réaction des acteurs du vin québécois risque d’être semblable à celle des vignerons européens, mais au nom de quoi priverait-on la population d’une information cruciale à propos de sa santé ?

Nous avons le choix : nous imitons l’autruche en nous enfonçant la tête dans le sable ou nous discutons franchement de la place que l’alcool occupe dans nos vies.

C’est ce que font de plus en plus de jeunes influenceurs de la sobriété qui n’ont rien à voir avec les gardiens de la tempérance et autres avocats de l’abstinence. En gros, leur message pourrait se résumer ainsi : boire est une activité conviviale, alors buvons… sans alcool. Une preuve parmi d’autres que leur message porte : les ventes des produits sans alcool ont augmenté de 62 % en 2021 à la SAQ. Et de plus en plus d’établissements proposent une carte de mocktails (cocktails sans alcool).

Bien sûr, en fin de compte, quand le cellier nous fait de l’œil, c’est à chacun de gérer son risque. Mais encore faut-il être bien informé.