Alors que des dizaines de milliers de soldats russes sont massés autour de l’Ukraine, où Mélanie Joly était récemment en mission, force est d’admettre que Vladimir Poutine est le véritable maître du jeu.

Publié le 23 janvier

Depuis le début de cette crise, c’est lui qui dispose des meilleures cartes. C’est également lui le plus menaçant.

Ainsi, pour savoir comment cette crise dramatique va se terminer, il faudrait connaître ses véritables intentions. Jusqu’à quel point, par exemple, brûle-t-il d’envie de dépecer encore un peu plus le territoire ukrainien ?

Veut-il véritablement, coûte que coûte, « détruire l’Ukraine » et « rétablir l’URSS », comme l’a déjà affirmé le secrétaire du Conseil de sécurité nationale et de défense de l’Ukraine ?

Tout cela fait partie, pour citer l’ancien secrétaire à la Défense des États-Unis Donald Rumsfeld, de « connus inconnus ».

Des choses que nous savons que nous ne savons pas.

Attardons-nous donc plutôt aux « connus connus », que ce politicien décrivait comme les choses « connues comme étant connues ». C’est utile pour avoir une meilleure vision des enjeux de cette crise.

On sait que les demandes faites par la Russie avant Noël vont tellement loin qu’une réponse positive à l’ensemble des requêtes est invraisemblable.

Moscou revendique notamment un traité pour bannir tout nouvel élargissement de l’OTAN, la fin des déploiements militaires en Europe de l’Est et la disparition des bases militaires américaines dans les pays de l’ex-espace soviétique.

Consultez les demandes de Moscou (La Presse)

Ce qu’on sait, aussi, c’est que les alliés de l’Ukraine ne sont pas prêts à se battre pour défendre le pays. En cas d’attaque, les représailles seraient essentiellement économiques, a précisé Joe Biden l’an dernier.

Or, le pouvoir de dissuasion de sanctions économiques est quasi nul avec le président russe.

Habile tacticien, il s’en servira vraisemblablement à nouveau pour dépeindre la Russie comme une victime de l’Occident et pour fouetter le patriotisme et la fierté de ses citoyens.

Car ce qu’on sait, enfin, c’est que Vladimir Poutine est un président impérial (pour qui « la chute de l’URSS a été la plus grande catastrophe » du siècle dernier) et martial.

Lorsqu’il bombe le torse sur la scène internationale, sa popularité enfle en Russie. La guerre de Tchétchénie, le conflit en Géorgie, l’invasion de la Crimée et dans une moindre mesure l’intervention en Syrie ont redoré son blason.

Les Russes mettent alors momentanément de côté leurs doléances au sujet, par exemple, de l’état de l’économie.

Consultez les sondages sur Vladimir Poutine (Le Monde)

Dans les circonstances, que peut alors notre nouvelle ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly ?

D’abord, il faut la féliciter de s’être envolée vers l’Ukraine afin d’y rencontrer les dirigeants du pays, pour ensuite se concerter avec nos alliés européens lors de visites à Bruxelles et à Paris.

On n’avait pas observé un tel dynamisme chez son prédécesseur, Marc Garneau.

Maintenant, qu’en est-il de la crédibilité du Canada dans ce dossier ? Des experts ont mentionné, non sans raison, que notre pays est perçu comme partial.

Depuis plusieurs années, notre politique étrangère face à la Russie est fortement teintée par notre alliance indéfectible avec l’Ukraine. Ce soutien est à mettre en lien avec l’importante communauté de plus de 1 million de Canadiens d’origine ukrainienne.

C’est vrai, mais ce n’est pas une raison de remettre en question la mission européenne de Mélanie Joly.

De toute façon, personne n’osera prétendre qu’un Canada moins identifié à la cause ukrainienne aurait pu influencer la politique étrangère de la Russie.

Plusieurs ont noté que Moscou, ces jours-ci, considère que les États-Unis sont les seuls interlocuteurs valables dans ce dossier.

Ce qui est fondamental, en revanche, c’est que le Canada soutienne les efforts diplomatiques avec l’énergie du désespoir. Et qu’il contribue à unifier les alliés de l’Ukraine derrière cette position.

En ce sens, la décision de ne pas s’avancer immédiatement quant à des ventes d’armes à l’Ukraine est sage. Il s’agit de ne pas contribuer d’une quelconque façon à l’escalade.

Cette décision a d’autant plus de poids qu’elle est prise par un grand allié de l’Ukraine, qui a contribué à la formation de quelque 33 000 militaires ukrainiens au cours des dernières années (grâce à une mission, toujours en cours, menée par 200 soldats canadiens en Ukraine).

Cela dit, il reste des questions auxquelles nous sommes en droit d’obtenir des réponses de la part d’Ottawa, comme le soulignait récemment le magazine Maclean’s.

Que faire, justement, avec les militaires canadiens en Ukraine en cas de conflit armé ? De même, si la Russie attaque, offrira-t-on alors des armes à l’Ukraine (parallèlement au prêt de 120 millions que Justin Trudeau a annoncé vendredi) ?

Mais la liste d’inconnus connus quant à la position du Canada et de ses alliés ne s’arrête pas là.

Le plus important est de savoir jusqu’où ils seront prêts à reconnaître que les préoccupations de la Russie quant à l’expansion de l’OTAN vers l’est – qui se poursuit, à grande vitesse, depuis les années 1990 – sont justifiables.

Et jusqu’où, par conséquent, ils seront prêts à faire des compromis lors des pourparlers avec Moscou pour éviter un conflit armé.

Obtenir des réponses raisonnables à ces questions est urgent. Car il n’est pas loin le point où, pour paraphraser l’historienne Margaret MacMillan, la guerre deviendra plus vraisemblable que la paix.