Il y a deux choses importantes quand un premier ministre décide de livrer bataille : bien choisir son sujet et bien choisir son moment. Mais cette semaine, entre le congrès de la CAQ et les débats de l’Assemblée nationale, c’était tout autre chose.

Publié le 5 juin

On a entendu le premier ministre parler de « danger pour l’avenir de la nation » et même de « louisianisation », bref, d’un Québec qui serait sur le point de perdre son caractère français.

Drôle de moment pour en parler. Après tout, si la situation linguistique s’est aussi dramatiquement détériorée au cours de son mandat, ce n’est certes pas un bon point dans le bilan de son gouvernement.

En fait, si le caractère français du Québec est à ce point menacé, ce serait la responsabilité du premier ministre d’en faire sa priorité absolue. Et comme cette menace ne peut pas s’être matérialisée en quelques jours, on peut se demander pourquoi il a attendu au 44mois d’un mandat qui en dure 48 pour légiférer sur la question linguistique.

Voilà pour le moment. Quant au combat qu’il a choisi de livrer, c’est encore plus déroutant.

M. Legault part en guerre parce que le gouvernement fédéral veut garder l’autorité sur l’immigration pour des fins de réunification familiale.

Ces immigrants sont choisis par le gouvernement fédéral et la moitié d’entre eux, dit M. Legault, ne parlent pas français. Sauf que lorsqu’on décortique les chiffres, on en arrive à une situation qui peut difficilement être considérée comme menant à une louisianisation du Québec.

D’abord, sur 14 000 immigrants de cette catégorie, la moitié parle déjà français. Sur les 7000 qui restent, une proportion est constituée d’enfants qui fréquenteront l’école française, comme le prévoit la loi 101. Et il y a un certain nombre de grands-parents – bien qu’il soit de plus en plus difficile de les parrainer – qui, en raison de leur âge, ne feront pas partie de la population active. M. Legault admettait que dans ces deux cas, il faut faire preuve de jugement.

Il reste les conjoints, qui n’ont pas toujours la capacité d’apprendre le français dans leur pays d’origine, mais qui devraient pouvoir le faire au Québec. Il est difficile de croire que ce groupe – on parle de quelques milliers de personnes tout au plus – est devenu soudain responsable de grandes menaces pour l’avenir de la nation.

Enfin, même si le choix est fait par Ottawa, le Québec a déjà une part de responsabilité dans l’acceptation des candidats au regroupement familial. Ils doivent faire une demande au gouvernement du Québec qui s’assurera qu’ils seront parrainés par un proche qui devra pourvoir à leurs besoins essentiels. Ce n’est pas la plus grosse poignée, mais elle existe.

Mais, surtout, il faut se demander ce que Québec ferait de très différent du gouvernement fédéral s’il obtenait l’autorité sur le regroupement familial, puisqu’il s’agit d’une question qui relève, pour l’essentiel, de considérations humanitaires.

Le regroupement familial constitue l’un des objets essentiels de toute politique d’immigration. Ce n’est pas pour rien qu’il est mentionné dès l’article premier de la Loi sur l’immigration au Québec1.

En pratique, le Québec va-t-il dire à un homme ou une femme au Guatemala ou en Ukraine qu’il ou elle ne peut venir rejoindre sa conjointe ou son conjoint tant qu’il ou elle n’aura pas appris le français ? Poser la question, c’est y répondre.

L’important, ce n’est pas d’obtenir des pouvoirs, c’est ce qu’on va en faire. Alors, pourquoi mener bataille sur le regroupement familial si, à la fin, le Québec fera pratiquement la même chose qu’Ottawa ?

Si M. Legault veut trouver un sujet porteur dans le domaine de l’immigration, il serait bien plus utile pour lui de parler des 70 000 permis pour travailleurs temporaires, très souvent anglophones, accordés annuellement par Ottawa et qui ont contribué à changer le portrait linguistique des quartiers centraux de Montréal. Ce qu’il ne fait pas.

Mais le but n’était ni d’obtenir de nouveaux pouvoirs ni de faire avancer le français. C’était tout simplement de donner du tonus à l’argument nationaliste de la CAQ à quelques mois des élections.

Même si, à la fin, le tout a donné un débat inattendu sur les intentions véritables de M. Legault. Après tout, certains croient encore qu’il est un souverainiste caché dans les habits de chef d’un parti « nationaliste au sein du Canada ».

Mais nous ne sommes pas dans un roman d’espionnage au temps de la guerre froide, avec une taupe qui révèlerait soudainement ses vraies couleurs après s’être infiltrée pendant des années dans l’autre camp.

Les motivations du premier ministre sont plus simples : il veut une victoire éclatante et il reste un assez bon bassin d’électeurs nationalistes à aller chercher au PQ et même quelques-uns au PLQ, deux partis en grande difficulté.

Tiens, on pourrait appeler ça « l’électorat Bernard Drainville » !

1. Consultez la Loi sur l’immigration au Québec