Chaque coin du Québec regorge d’histoires aussi incroyables que mal connues. Maxime Pedneaud-Jobin profite de la belle saison pour en explorer quelques-unes.

Louis-Olivier Gamache ne mourra pas, il est dans les livres.

frère Marie-Victorin

Louis-Olivier Gamache⁠1, citoyen de l’île d’Anticosti, était déjà une légende de son vivant. Au XIXsiècle, les passagers des navires qui passaient au large de l’île se signaient, terrorisés à l’idée que le « sorcier d’Anticosti » ajoute leur navire aux quelques 400 ayant déjà fait naufrage près de l’île. On le disait suppôt de Satan, naufrageur et contrebandier, moitié ogre, moitié loup-garou, ou encore sorcier jeteur de sorts.

L’homme a réellement existé et il a lui-même contribué à construire sa légende, vous pouvez lire un bref aperçu de sa vie sur un site de l’Université du Québec à Trois-Rivières⁠2.

Devant ce mythe terrifiant, il fallait n’avoir peur de rien pour dormir avec les ossements de Gamache sous son lit ! Il ne fallait pas non plus craindre la loi et l’esprit du défunt pour aller les enterrer seul, en secret, et revenir les déterrer 15 ans plus tard ! C’est ce que mon oncle Luc Jobin a pourtant fait. Voici son histoire.

Nous sommes au printemps 1975. Depuis trois ans, Luc Jobin, entomologiste au gouvernement fédéral, Service canadien des forêts, passe une partie de l’année dans l’île d’Anticosti pour y effectuer des recherches. Amoureux des lieux depuis le premier jour où il y a mis les pieds, il y passera 28 étés. Pour faire connaître l’histoire de l’île (et peut-être pour ne pas se mettre à dos l’esprit de Gamache !), il imposera à toutes les personnes qui viendront le visiter d’aller se recueillir sur la tombe de Gamache et de sa deuxième femme, Catherine Lots.

Ce jour-là, ils sont quatre ou cinq à faire le pèlerinage. À l’arrivée sur les lieux, c’est la consternation : la tombe a été éventrée ! Il y a de la machinerie sur place : en installant une ligne de poteaux électriques, des travailleurs ont détruit le site. La scène est macabre. « On voyait sortir les os et même une boîte crânienne », raconte M. Jobin. Le groupe se mobilise, ramasse avec soin tous les ossements humains et les dépose dans un grand sac de plastique noir.

Les fêtards profanateurs

Ce n’était pas la première profanation de la sépulture de Gamache. Dans les années 1940, au moment de la réfection d’une route, le cercueil avait été sorti de terre. Des bûcherons éméchés avaient saisi les ossements et les avaient trimbalés dans un camion, mettant le crâne de Gamache au bout d’un poteau. Les profanateurs avaient été expulsés de l’île par le curé.

Comment tout remettre en ordre ? L’île, privée pendant plus d’un siècle, avait été rachetée l’année précédente à la Consolidated Bathurst (Power Corporation) par le gouvernement du Québec⁠3. C’était maintenant le ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche du Québec qui gérait l’île… une affaire d’ossements de sorcier serait administrativement infernale à gérer ! De retour au village, M. Jobin consulte un vieil habitant de l’île, Jean Poulin, un sage que tout le monde respectait et appelait « monsieur Jean ». Les deux hommes sont bien embêtés : avec quelle autorité administrative traiter ? Comment donner aux époux Gamache une sépulture digne d’eux ? Qui paierait pour un éventuel projet de monument ? Que faire avec les ossements en attendant ? L’affaire ne devait pas échapper aux gens de l’île, il fallait prendre le temps de réfléchir avant d’alerter qui que ce soit.

IMAGE FOURNIE PAR BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES NATIONALES DU QUÉBEC

Illustration représentant le naufrage d’un navire au large d’Anticosti publiée dans L’Opinion publique en 1880

Cette année-là, Luc Jobin habitait dans la maison du douanier, la dernière maison encore debout dans l’ancien village de Baie–Sainte-Claire. « J’ai dormi tout l’été dans une maison abandonnée, pendant un temps avec les ossements des Gamache dans un grand sac de plastique en dessous de mon lit ! », raconte-t-il en riant. À la fin de l’été, au moment de retourner chez lui à Québec, son plan est bien arrêté : il faut garder l’aventure secrète et enterrer à nouveau les ossements des Gamache jusqu’à ce qu’on ait la certitude de pouvoir leur rendre l’hommage qu’ils méritent, dans un lieu qui ne serait plus jamais profané.

M. Jobin demande donc au laboratoire où il travaille à Québec de lui envoyer une grosse boîte en plexiglas avec des vis en cuivre. « Heureusement, ils ne m’ont pas posé de questions ! », s’exclame-t-il. Il place les ossements dans la boîte, il la scelle et il retourne enterrer les restes humains dans un endroit connu de lui seul. Prévoyant, il dessine une carte de l’endroit dans ses cahiers de notes de travail. « S’il m’arrivait quelque chose, on aurait pu le retrouver », raconte-t-il. Les ossements resteront enterrés là-bas pendant 15 ans !

En 1984, l’île est municipalisée et elle élit son premier conseil municipal. À la fin de cette décennie, M. Jobin révèle enfin son secret à quelques personnes. Il se dégage un consensus, il faut donner aux Gamache une digne sépulture. Une grande fête se prépare donc.

PHOTO FONDS SOCIÉTÉ HISTORIQUE DE HAVRE-SAINT-PIERRE INC., FOURNIE PAR BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES NATIONALES DU QUÉBEC

La jetée dans la baie Ellis, il y a une centaine d’années, à Port-Menier dans l’île d’Anticosti. C’est non loin de là que Louis-Olivier Gamache s’était installé avec sa famille au milieu du XIXsiècle. La baie a depuis été rebaptisée baie Gamache.

On choisit d’inhumer les Gamache sur le site de leur ferme, face à la baie Gamache (ancienne baie Ellis), devant le village de Port-Menier, un endroit aux superbes couchers de soleil, à côté de deux grandes épinettes, en souvenir des épinettes qu’une des filles Gamache avait fait planter près de la tombe d’origine. Prochaine étape : retrouver et déterrer le couple !

Le jour dit, le directeur de la municipalité, deux religieuses, dont sœur Rita Champagne, et Jean-Luc, un ami de M. Jobin, et M. Jobin lui-même participent à l’opération. L’amoureux de l’île n’a rien oublié, on trouve le site assez rapidement.

Quand la boîte apparaît, le directeur de la municipalité rappelle à tout le monde qu’il est totalement illégal de déterrer des ossements humains : « Je pourrais appeler la police, on pourrait être arrêtés », lance-t-il. Et M. Jobin de répondre : « Tu gâcherais une maudite belle fête ! » Argument massue, tout le monde se rallie dans l’enthousiasme et on finit de déterrer le sorcier et sa femme.

Pour la fête, la communauté a bien fait les choses. Tous les adultes ont droit à un verre de rhum, la boisson préférée de Gamache. La pierre tombale est recouverte d’une peau d’ours : Anticosti voudrait dire « lieu où l’on vient chasser/prendre l’ours »4 et ils pullulaient sur l’île à l’époque du sorcier. Une descendante des Gamache a été invitée, tous frais payés, à participer à la cérémonie. Le site est clôturé, la pierre tombale est belle.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Le village de Port-Menier, dans l’île d’Anticosti

Des fleurs sauvages ont été jetées sur le cercueil avant qu’il soit réenterré, espérons-le, pour toujours. Luc Jobin a aujourd’hui 89 ans et il est convaincu que Gamache, quelque part, veille sur lui.

Toute l’information contenue dans ce texte vient de mon oncle Luc Jobin, grand spécialiste de l’histoire de l’île d’Anticosti, dont il est citoyen d’honneur. Le centre communautaire de l’île porte d’ailleurs son nom. L’ancien maire de l’île m’a déjà dit que Luc était la seule personne au monde que tous les habitants de l’île, sans exception, accueilleraient chez eux lors de ses visites. Pourquoi ? Conteur hors pair, il connaît encore par cœur l’histoire des ancêtres de toutes les familles de l’île, superbe soirée garantie !

1. Écoutez l’émission balado Anticosti et ses histoires : Louis-Olivier Gamache, de gardien à sorcier (abonnement requis) 2. Consultez le site Histoire et culture régionale du Québec 3. Lisez « La nuit où Québec a empêché Ottawa d’acheter l’île d’Anticosti », d’Alec Castonguay 4. Consultez le site de la Commission de toponymie du Québec

Pour aller plus loin

Anticosti m’est racontée, de Luc Jobin

Consultez le site de L’Accommodeur Malouin Inc.

L’Anticoste, film de l’ONF, 1986

Regardez le film

L’histoire de la présence des ours dans l’île, par Luc Jobin

Regardez la vidéo