Tout l’été, nos chroniqueurs partent à la rencontre de personnalités qui les inspirent. Pour échanger sur ce qui, dans la vie, nous motive, nous donne des ailes, nous pousse à créer ou à agir. À l’occasion d’une balade à vélo, Isabelle Hachey s’entretient cette semaine avec le maire de Laval, Stéphane Boyer.

Nous avons posé nos vélos au milieu de la carrière désaffectée. Le maire de Laval est enthousiaste, même s’il n’a pas grand-chose à me montrer. Un vaste champ de roches pris dans un étau de béton, entre l’autoroute des Laurentides et trois grands boulevards. Au cœur de ce terrain vague, un gigantesque trou bordé de falaises plongeant dans un lac d’eau grisâtre.

Pas de quoi s’emballer, que je me dis tout bas. Mais Stéphane Boyer, manifestement, ne voit pas la même chose que moi.

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Le maire Stéphane Boyer devant la carrière désaffectée qu’il rêve de transformer en centre-ville sans voitures

« Ici, il y aura une école. Là, des habitations. Au centre, un immense parc », énumère-t-il en pointant le vide. Bon, d’accord, pour le moment, il n’y a rien à voir. Mais dans 10 ans se dressera ici tout un quartier à échelle humaine. À en croire le maire, il y aura 4000 logements, des entreprises innovantes, des pavillons universitaires, un lac, une plage, peut-être même une scène flottante…

Bref, dans 10 ans, nous nous trouverons, en cet endroit précis, au cœur même de ce qui manque cruellement à Laval depuis la fusion des 14 municipalités de l’île Jésus en 1965 : un vrai de vrai centre-ville. Mieux : un centre-ville sans voitures, où les immeubles produiront leur propre électricité et où les déplacements se feront à pied ou à vélo.

Pour l’instant, il faut avouer que ça prend beaucoup d’imagination pour voir cette cité du futur. De l’idéalisme, aussi. Peut-être même une touche de naïveté, diront les cyniques.

Jusqu’à récemment, ce vaste terrain qui vaut bien 100 millions de dollars servait de vulgaire dépôt à neige pour la Ville de Laval. Pendant un temps, on y a même déversé les sols contaminés des chantiers de construction environnants…

Stéphane Boyer n’est certainement pas le premier maire à rêver mieux pour ce triste désert de roches, appelé le Carré Laval. En 1981, Lucien Paiement projetait déjà de transformer l’ancienne carrière en centre récréotouristique. Ses successeurs ont imaginé de plus ou moins grandes choses, eux aussi. Leurs projets se sont tous abîmés au fond du trou.

Mais j’ai comme l’impression qu’avec Stéphane Boyer, ça pourrait être différent.

D’abord, parce qu’on aurait tort de penser qu’à 36 ans, le plus jeune maire de l’histoire de Laval n’est qu’un rêveur idéaliste. Il y a de cela en lui, sans aucun doute. Mais pas seulement. « Ma grande motivation, ce sont les idées. Je suis un peu un nerd. J’aime essayer de trouver des solutions. J’ai une passion bizarre, c’est de faire des plans d’affaires. Chaque fois que je vois quelque chose qui fonctionne mal, je me dis : “Comment est-ce que je pourrais changer ça ?” »

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Isabelle Hachey et Stéphane Boyer

Ensuite, si j’ai l’impression que Stéphane Boyer pourrait réussir son pari, c’est parce qu’il en a déjà réussi un, presque aussi fou : celui de m’emmener jusqu’ici… à BIXI.

Moi qui ne suis jamais passée dans le coin qu’en voiture, soit pour filer vers les Laurentides, soit pour me frayer laborieusement un chemin dans le stationnement du Carrefour Laval, sa suggestion d’activité estivale m’avait semblé saugrenue. Pour tout dire, je n’étais pas certaine que la chose soit humainement faisable.

Mais j’ai survécu pour vous en parler. Comme quoi rien n’est impossible.

On s’était donné rendez-vous à la berge du Commodore, dans le quartier Pont-Viau. Pour Stéphane Boyer, c’est là que l’aventure politique a commencé.

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Point de départ : la berge du Commodore, au bord de la rivière des Prairies. C’est ici que l’aventure politique de Stéphane Boyer a commencé.

Elle a beau donner sur la rivière des Prairies, cette pauvre berge asphaltée, abandonnée aux bernaches, ne paye pas de mine. Mais ça aurait pu être pire.

En 2011, un promoteur s’est mis en tête de construire sur ce terrain – le dernier du quartier donnant accès à la rivière – deux tours de condos de luxe de 30 étages. Pour le citoyen Boyer, ça n’avait aucun sens. C’était d’autant plus frustrant que l’administration de Gilles Vaillancourt s’était arrangée – tiens, tiens – pour éviter la tenue de consultations publiques.

Stéphane Boyer a lancé une pétition. Il a créé une page Facebook. Avec d’autres citoyens, il réclamait une limite de hauteur pour les nouvelles constructions sur l’île Jésus.

Mais il n’avait jamais pensé faire de la politique. Encore moins devenir un jour maire de Laval.

Plus jeune, il voulait changer le monde.

J’ai longtemps voulu travailler en développement international. J’ai passé trois ans dans des pays en voie de développement, à faire différents projets. Pendant mes études, c’est là que je m’en allais. Je travaillerais pour l’ONU, l’UNICEF ou Médecins sans frontières.

Stéphane Boyer

Mais, au fil de ses réflexions, Stéphane Boyer en est venu à se dire qu’il devrait peut-être commencer par s’intéresser à ce qui se passait chez lui. Après tout, la corruption et la collusion n’étaient pas seulement l’affaire de pays lointains. Ça se tramait sous son nez.

En 2012, pour la première fois de sa vie, il s’est donc rendu à l’hôtel de ville pour assister à une assemblée municipale. Ce jour-là, un citoyen s’est levé pour poser une question à Gilles Vaillancourt.

« Il a demandé au maire quelle était la stratégie de la Ville en matière de logements sociaux et de lutte contre la pauvreté. Le maire lui a répondu : “Continuez votre question, je vais aller aux toilettes.” Et il est sorti de l’assemblée. C’était comme une façon de lui dire : “Je vais aller chier pendant que tu me parles de pauvreté.” Ça m’a choqué. »

Ça l’a tellement choqué, en fait, que ça lui a donné l’élan pour se lancer en politique !

En 2013, il a été élu conseiller municipal de Duvernay–Pont-Viau. Une limite de hauteur a été fixée pour les nouveaux immeubles de Laval. Le projet de tours de condos de luxe a été annulé. Et, bientôt, la Ville refera une beauté à la berge du Commodore.

Stéphane Boyer voulait changer le monde. Il changera plutôt Laval.

Entre deux coups de pédales, Stéphane Boyer me glisse qu’il travaille à « déconstruire les préjugés » à propos de sa ville. Je le lui accorde, les préjugés sont tenaces, parfois non mérités. Il faut tout de même admettre que l’image que l’on se fait de Laval ne sort pas de nulle part.

Je me souviens d’un vieux reportage où le promoteur du Centropolis, juste au nord du Carré Laval, se targuait d’avoir construit le centre-ville à lui seul, en s’inspirant des « places publiques des grandes villes européennes ». On parle bien, ici, d’un centre commercial à ciel ouvert, dont l’élément architectural le plus remarquable demeure, à ce jour, un cinéma en forme de soucoupe volante…

La grande tragédie de Laval, mis à part la corruption qui l’a trop longtemps rongé de l’intérieur, c’est que pendant des décennies, la Ville a abandonné son développement à des promoteurs qui ne travaillaient pas dans l’intérêt de la communauté.

Mais cette époque est bel et bien révolue, me dit Stéphane Boyer.

« Je suis un peu un enfant de la commission Charbonneau. Je suis devenu conseiller municipal en 2013, après 23 ans de règne du maire Vaillancourt. Au-delà de la corruption, Laval ne s’était pas modernisé. Les règlements d’urbanisme dataient des années 1970, le schéma d’aménagement n’avait pas été revu depuis fort longtemps, on utilisait encore les fax… La Ville n’était pas moderne. Elle n’était pas outillée pour livrer de grands projets. »

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Petite pause sous un viaduc pour consulter le parcours – et jaser développement durable.

Il fallait compter six ans pour construire un chalet de parc, six mois pour lancer un appel d’offres. Aujourd’hui, quand un projet est jugé prioritaire, l’appel d’offres peut être lancé en trois semaines, s’enorgueillit le maire.

En 2023, 92 % de tout ce qu’on avait planifié a été réalisé. Il n’y a aucune ville qui en a fait autant.

Stéphane Boyer

Ce n’est « pas sexy », admet Stéphane Boyer, mais rendre son administration plus efficiente, c’est exactement le genre de défis qui le poussent à se lever chaque matin. « Moi, ce qui m’intéresse dans la vie, c’est de trouver des solutions. C’est ce qui me motive. »

Rendez-vous dans 10 ans, Monsieur le Maire, pour contempler de visu – on l’espère – jusqu’où vous auront porté vos rêves.

Trois choses qui inspirent Stéphane Boyer

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Stéphane Boyer

1. L’humain

J’aime observer les humains. On vit des drames, on vit des joies. On vit parfois des épreuves difficiles, mais quand je regarde l’évolution de l’histoire, je trouve ça beau de voir comment l’être humain est capable de s’adapter. Malgré les conflits et les divergences d’opinions, on réussit toujours à progresser et à avancer.

2. L’univers

Je trouve ça fascinant, tout ce qui existe dans l’Univers : des planètes où il pleut du mercure, d’autres où il y a des volcans de glace… Il y a des milliards d’exoplanètes, il nous reste tellement de choses à découvrir ! Cela relativise la place de l’humain et l’importance des problèmes qu’on peut vivre au quotidien.

3. Les framboises

En revenant d’un voyage en Asie où j’avais vécu des expériences intenses, j’ai mangé une framboise en détachant chaque graine, une à une. J’aime prendre le temps d’observer les petites choses : le lait qui se mélange au café, les nervures d’une feuille. Admirer la beauté des petites choses qui m’entourent, me laisser impressionner, cela me rend heureux.

Qui est Stéphane Boyer ?

  • Il naît le 13 novembre 1987 et grandit dans le quartier Vimont, à Laval.
  • En 2009, il marche 1050 kilomètres, de Percé à Montréal, pour amasser des fonds destinés aux personnes atteintes d’autisme.
  • Il est conseiller municipal de Duvernay–Pont-Viau de 2013 à 2021.
  • Aux élections municipales de novembre 2021, il devient, à 33 ans, le plus jeune maire de l’histoire de Laval.
  • En 2022, il publie l’essai Des quartiers sans voitures aux éditions Somme toute.