« Ça n’a pas de bon sens, cette histoire-là ! » Le DMauril Gaudreault avoue avoir sursauté en apprenant les circonstances de la mort de Stéphanie Lavoie. « Maladie de Lyme : épuisée et à bout de ressources, une jeune femme de 30 ans a recours à l’aide médicale à mourir », nous a appris TVA Nouvelles, le 21 mai.

Le président du Collège des médecins du Québec a raison, cette histoire est insensée⁠1.

Stéphanie Lavoie a été condamnée à huit ans d’errance médicale avant de recourir à l’aide médicale à mourir (AMM). Pendant toutes ces années, elle s’est heurtée à des portes closes : les médecins ne croyaient pas en sa maladie – la forme chronique de la maladie de Lyme, dont l’existence n’est pas prouvée scientifiquement.

Les médecins ne croyaient pas Stéphanie Lavoie, mais quand est venu le temps pour elle de réclamer l’injection finale, il s’en est trouvé au moins deux pour la croire. Ça donne froid dans le dos.

Bien sûr, ça ne veut pas dire que le médecin qui a administré l’AMM à la jeune femme a commis une faute, pas plus que celui qui a donné un second avis, comme le prévoit la loi. Stéphanie Lavoie n’avait plus que la peau sur les os. Affectés par la malnutrition, ses organes étaient sur le point de défaillir.

Le problème, ce n’est pas l’AMM, ni les professionnels impliqués. C’est le système de santé qui a laissé tomber cette jeune femme.

« En arriver à une telle conclusion à 30 ans, sans possibilité de s’améliorer… Je pense que le système l’a échappée », admet le DGaudreault. Il présume que le Collège des médecins sera appelé à se pencher sur l’affaire, comme il l’a fait pour 21 dossiers liés à l’AMM qui lui ont été signalés depuis quatre ans.

Parmi ces 21 signalements, le Bureau du syndic a retenu des problèmes dans 7 dossiers, pour lesquels des mesures non disciplinaires ont été prises.

Jusqu’à présent, toutefois, aucun signalement n’a été jugé assez grave pour qu’une plainte soit déposée devant le Conseil de discipline du Collège, ce qui permet à son président de conclure qu’il n’y a « pas de dérives » en ce qui concerne l’administration de l’AMM au Québec.

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Le DMauril Gaudreault

La direction des enquêtes fait ses analyses de façon indépendante, et il n’y a jamais eu de poursuite à date. C’est pour ça que je dis avec confiance qu’on a bien fait ça, au Québec. Qu’il y ait de plus en plus de cas, ça ne m’inquiète pas, puisqu’il n’y a pas de dérives, mais évidemment, c’est devenu populaire dans la société québécoise.

Le DMauril Gaudreault

Populaire : il n’y a pas d’autre mot. Le Québec est le champion mondial de l’aide médicale à mourir. Près de 6000 personnes y ont eu recours en 2023. L’AMM compte désormais pour 7 % des décès enregistrés dans la province. C’est deux fois plus qu’en Ontario – et dix fois plus qu’en Oregon, où la pratique existe pourtant depuis plus longtemps.

Le DGaudreault ne peut fournir d’explication sociologique à cet engouement québécois. Il se réjouit cependant de la manière dont l’AMM a été mise en place. « Je trouve ça extraordinaire, la façon dont la société québécoise s’est organisée par rapport à cela. C’est le seul endroit au monde où il y a une commission sur les soins de fin de vie. C’est le seul endroit au monde où un ordre professionnel s’assure que tout est fait dans l’ordre. »

Les balises existent, donc, elles sont solides, et c’est tant mieux.

Mais je le répète : le problème, ce n’est pas l’AMM, c’est le système qui craque de partout.

À la terrasse d’un café de la rue Peel, au centre-ville de Montréal, je confie au DGaudreault qu’un autre cas récent m’a profondément troublée : celui de Normand Meunier, entré à l’urgence de l’hôpital de Saint-Jérôme pour traiter un virus respiratoire, en janvier, sans se douter que… ça le tuerait.

L’homme de 66 ans, tétraplégique, s’est retrouvé confiné sur une civière pendant quatre jours, a rapporté Radio-Canada⁠2. Sa femme a eu beau se plaindre, réclamer un matelas à pression alternative, on ne l’a pas écoutée. Alors, Normand Meunier a développé une plaie de lit terriblement douloureuse.

Tellement douloureuse que le 29 mars, il a demandé l’AMM pour mettre fin à ses souffrances.

Je veux bien croire, encore une fois, que le médecin ayant administré l’AMM n’a commis aucune faute, que le pronostic était sombre et que tout s’est fait dans les règles de l’art et dans le plus profond respect de la volonté du patient.

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Le DMauril Gaudreault, en entrevue avec notre chroniqueuse

Mais cette lamentable fin de parcours ne signale-t-elle pas une autre dérive ? Face à une histoire pareille, peut-on réellement croire que la popularité de l’AMM n’a rien, mais absolument rien à voir avec l’état délabré du réseau de santé québécois ?

Autrement dit, Normand Meunier a-t-il vraiment eu le choix ?

Cette question, je ne suis pas la seule à me la poser. Mercredi, au lendemain de ma rencontre avec le Dr Gaudreault, les représentants des trois partis d’opposition ont réclamé une enquête indépendante sur la mort de Normand Meunier. « L’aide médicale à mourir, ça s’est décidé en ces lieux », a rappelé le député solidaire Vincent Marissal, en point de presse à l’Assemblée nationale. « Ça n’a jamais été un succédané parce qu’il n’y a pas de soins au Québec. Ça n’a jamais été ça, l’idée. On l’a dit, on l’a redit. Moi, honnêtement, aujourd’hui, j’ai honte. »

Peu après ce point de presse, le ministre de la Santé Christian Dubé a appelé la veuve de Normand Meunier pour lui confirmer son intention de déclencher une enquête indépendante.

Il y a environ trois semaines, Mauril Gaudreault a eu une première rencontre avec Geneviève Biron, nommée à la tête de Santé Québec, la nouvelle agence qui chapeautera l’ensemble des activités du réseau de la santé. Ils ont discuté, entre autres, d’un sujet cher au président du Collège : la responsabilité sociale de la communauté médicale.

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La solution passe par une répartition équitable des médecins dans toutes les régions du Québec, croit le DMauril Gaudreault

Les médecins sont très bons dans les relations de personne à personne. Mais la responsabilité collective d’un groupe de médecins envers une population à desservir, c’est là, à mon avis, qu’on a des efforts à faire…

Le DMauril Gaudreault

Il faut, par exemple, assurer une répartition équitable des médecins dans toutes les régions du Québec – quitte à leur forcer un peu la main, estime-t-il. « Moi, j’appelle ça une atteinte relative à la liberté d’installation et de pratique. »

Cela dit, il faut cesser d’espérer que chaque Québécois ait droit à « son » médecin de famille. C’est une chose du passé, comme l’ont souligné plusieurs experts consultés par La Presse, dimanche dernier⁠3. Le DGaudreault partage ce constat.

« Il y a deux ans, en commission parlementaire, nous avons été parmi les premiers à le dire, rappelle-t-il. J’ai dit aux parlementaires qu’il fallait arrêter de viser que chaque Québécois ait accès à un médecin de famille. Il fallait plutôt s’assurer que chaque Québécois ait accès à un professionnel de la santé, selon la situation qu’il présente. »

L’avenir passe par la mise en place d’équipes interdisciplinaires, croit le DGaudreault. Une infirmière ou un travailleur social peut très bien répondre aux besoins d’un patient, parfois même mieux qu’un médecin, que les patients n’ont pas à solliciter au moindre bobo. Pour cela, il faut permettre aux autres professionnels de la santé de poser des diagnostics.

Ça s’en vient, prédit le DGaudreault. Et si tout va bien, ça permettra de colmater, en partie, les brèches du réseau de la santé. « Dans 10 ans, si on change le modèle d’organisation de pratique, on va peut-être s’apercevoir qu’on en a assez, de médecins de famille… »

1. Lisez l’article de TVA Nouvelles 2. Lisez l’article de Radio-Canada 3. Lisez le dossier de Nathalie Collard

Questionnaire sans filtre

Le café et moi : Un latte ou un cappuccino le matin, vers 6 h 30, puis un deuxième vers 10 h. J’en bois toujours deux par jour, rarement trois.

Les gens que j’aimerais réunir à table, morts ou vivants : Je suis un indépendantiste de la première heure, donc René Lévesque. Les autres sont vivants : [la sénatrice innue-québécoise] Michèle Audette, [l’animateur et chroniqueur] Boucar Diouf et Boris Cyrulnik, un psychanalyste français qui a beaucoup traité de résilience.

Le dernier livre que j’ai lu : Kukum, de Michel Jean.

Un évènement historique auquel j’aurais aimé assister : La fête de la Saint-Jean sur le mont Royal, le 23 juin 1976, avec Gilles Vigneault, Robert Charlebois, Claude Léveillée, Jean-Pierre Ferland et Yvon Deschamps.

Qui est Mauril Gaudreault ?

  • Diplômé de l’Université Laval, il a pratiqué comme médecin de famille au Saguenay–Lac-Saint-Jean de 1974 à 2011.
  • Chef du département de médecine générale de l’Hôpital de Chicoutimi de 1979 à 1988.
  • Doyen associé à la faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke de 2004 à 2013.
  • Il a contribué à mettre en place le Programme de formation médicale à Saguenay en 2006.
  • Président du Collège des médecins du Québec depuis 2018.
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