Ralentir ? Prendre du temps pour soi ? Pour de nombreux Québécois, ces idées sont malheureusement inaccessibles. Avec l’inflation qui frappe, chaque heure travaillée est parfois essentielle. Nous avons parlé à des gens pris dans le tourbillon du quotidien. Et tenté de comprendre comment, collectivement, on pourrait leur donner la possibilité de moins courir.

Le téléphone de Sylvain* émet une alerte. L’homme le tire de sa poche, consulte l’application Uber Eats et réfléchit à toute vitesse.

« Le restaurant est juste à côté, mais le client habite à Mont-Royal. Il faudrait que je retourne à Montréal pour revenir à Laval… Pour 11 piastres, c’est un non-sens. »

Il ne prend pas la commande.

Nous sommes devant un centre communautaire de Laval. Sylvain, un père séparé, attend son fils Arthur*, 9 ans, qui participe à une répétition des Petits Chanteurs de Laval.

PHOTO CHARLES WILLIAM PELLETIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Un repas avalé à la hâte. La soirée se déroulera à un rythme effréné.

Pas question de relaxer pendant l’activité parascolaire en écoutant les chants de la chorale qui parviennent jusqu’à nos oreilles. Si Arthur est arrivé ici avec son cartable de partitions sous le bras, son père, lui, a apporté son grand sac rouge à l’effigie d’Uber Eats. L’idée : maximiser chaque minute afin d’effectuer des livraisons pour des restaurants et engranger quelques dollars.

Ce soir, la chance n’est toutefois pas du côté de Sylvain. L’application lui propose un trajet de 5,8 km qui lui rapporterait 8,07 $. Il le laisse passer, espérant attraper mieux. Mais le prochain implique de rouler 4,3 km… pour un maigre revenu de 3,01 $.

« Encore le Dairy Queen, peste Sylvain. Ces commandes-là sont trop petites pour que ça vaille la peine. »

Une offre de 9,09 $ finira par entrer, mais Sylvain calcule qu’il n’a pas le temps d’effectuer la commande et de revenir à temps pour la fin de la répétition, à 20 h. Il finira la soirée bredouille, ce qui arrive rarement.

« Il fait trop beau ce soir, le rush va arriver après le coucher du soleil », prédit-il.

D’un côté, la pause lui aura permis de souffler. Mais de l’autre, la soirée ne lui rapportera pas un cent.

Cueillette d’Arthur au service de garde d’une école de Montréal vers 17 h 45. Repas sur le pouce dans un casse-croûte de Laval. Chorale pour Arthur et livraison pour Sylvain, puis retour à Montréal pour le dodo : la routine du jeudi du duo père-fils est réglée au quart de tour.

Sylvain cumule trois emplois. Il fait de la suppléance dans les écoles secondaires, accepte des contrats de figuration pour la télé quand ils passent et comble les (nombreux) trous en effectuant des livraisons.

« Je priorise la suppléance quand ils m’appellent parce que c’est le plus payant. Le désavantage, c’est qu’on attend deux semaines pour être payé. C’est pour ça que j’ai pensé à la livraison, parce qu’avec ça, je peux encaisser les revenus dans la minute qui suit », explique-t-il.

Une succession d’évènements a acculé Sylvain à une faillite personnelle, si bien qu’il n’a plus accès au crédit. La gestion des liquidités est donc un casse-tête.

Nous quittons Sylvain au moment où il retourne vers Montréal. Il aimerait profiter du voyage pour faire d’une pierre deux coups et effectuer une livraison. Mais à la suite d’une plainte de la mère d’Arthur, le tribunal lui a interdit de travailler pour Uber Eats quand il a la garde du garçon.

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Si la réalité financière du père séparé n’est pas de tout repos, il trouve en son fils une source de réconfort.

« J’ai eu des bad lucks dans la vie, résume Sylvain. Mais je considère que j’ai gagné le gros lot en étant le père de cet enfant-là. »

Dormir toute une semaine

Julie* est une autre Québécoise pour qui l’idée de ralentir est malheureusement impensable. Beaucoup se reconnaîtront dans la routine de cette femme de 39 ans, mère de deux garçons de 6 et 9 ans.

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Entre son travail, ses obligations familiales et les tâches ménagères, Julie* n’a pas une minute à elle.

Lever à 6 h 15. Déjeuner, emballage des lunchs préparés la veille, brossage de dents, habillage. À 7 h 30, il faut que tout le monde soit dans l’auto pour quitter l’appartement de Longueuil. Direction l’école des garçons, à Boucherville, là où vit le père des enfants.

« L’école commence à 8 h 15 et je te dirais qu’ils arrivent pas mal flush, quand ils ne sont pas en retard. Comme ce matin, on était en retard. On a déjà eu des avertissements de l’école », raconte Julie.

Cette dernière file ensuite au travail – elle occupe un emploi en administration à Boucherville. À 17 h, le boulot se termine. Julie ouvre immédiatement l’application Hophop de son téléphone pour aviser les éducatrices du service de garde qu’elle s’en vient récupérer les enfants. Ceux-ci (en théorie !) seront donc prêts quand elle arrivera.

Il faut ensuite refaire le trajet vers Longueuil par la route 132.

« Quand tout va bien, on arrive vers 17 h 40. Les enfants meurent de faim. Juste faire cuire des pâtes et réchauffer une sauce, c’est trop long pour eux. En début de semaine, j’ai souvent des soupers que j’ai préparés pendant la fin de semaine. Mais plus la semaine avance, plus c’est compliqué », raconte Julie.

Une fois le souper terminé et la table débarrassée, il est près de 19 h. Il faut alors superviser les devoirs des enfants épuisés et pas toujours coopératifs.

Julie profite de la douche des garçons pour préparer les lunchs du lendemain.

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Les journées de Julie*, mère de deux jeunes garçons, démarrent en trombe.

Quand ils finissent par être couchés, je suis carrément brûlée. Des fois, il y a encore de la vaisselle sale, je n’ai pas fait ma brassée de lavage… Et ça recommence le lendemain.

Julie, 39 ans, mère de deux jeunes garçons

Julie, qui souffre de problèmes d’anxiété, s’est récemment fait dire par son médecin qu’elle s’approchait dangereusement de l’épuisement.

« Mais je n’ai pas une assurance qui couvre 80 % de mon salaire si je suis en maladie ! s’exclame-t-elle. Même à 80 %, je rusherais ma vie. Sans ça, ce n’est même pas une option. »

Julie fait pourtant un salaire de 67 000 $. Mais avec le loyer de son cinq et demie qui atteint maintenant 1500 $ et les traites pour l’auto qui s’élèvent à 400 $ par mois, elle n’a pas l’impression de pouvoir ralentir.

« Je vis pas mal de paye en paye », dit-elle. Déménager dans plus petit ? Elle y a songé. Avant de constater que les trois et demie dans son coin sont souvent loués plus cher que son propre appartement.

Pour éviter de heurter un mur, la mère de famille s’est résolue à utiliser l’une de ses peu nombreuses semaines de vacances l’hiver dernier.

J’ai dormi toute la semaine, c’était comme une hibernation.

Julie, 39 ans, mère de deux jeunes garçons

Une façon de reprendre son souffle avant de replonger dans la course du quotidien qu’elle ne peut tout simplement pas abandonner. En espérant tenir le coup pour la suite.

Un cri du cœur social

Catherine Boucher est une autre lectrice qui a répondu à l’appel que nous avions lancé afin de trouver des gens qui ne pouvaient pas se permettre de ralentir.

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Le loyer du cinq et demie que Catherine Boucher occupe à Longueuil augmente chaque année – il atteindra 1425 $ par mois en juillet. « Je calcule qu’à 5 % par année, avant longtemps, je ne serai plus capable d’assumer ça. »

Elle insiste pour dire qu’elle ne fait pas pitié. En tant qu’ergothérapeute qui travaille en gestion auprès d’équipes de réadaptation dans le réseau de la santé, elle gagne près de 100 000 $ par année.

Pourtant, devant le coût de la vie qui monte en flèche, elle s’inquiète à la fois pour elle et pour les autres.

« Je me sens concernée quand on entend parler des enjeux de logement et d’inflation, mais je veux surtout avoir une réflexion plus large sur où on s’en va avec ça, dit-elle. Ce qui me convainc de vous parler de ma situation financière, c’est que je trouve que, socialement, ça n’a pas d’allure. »

Mme Boucher a trois fils, dont un qui, à 23 ans, est financièrement autonome. Elle en soutient un autre qui étudie à l’Université de Sherbrooke, en plus du plus jeune qui vit avec elle.

Le loyer du cinq et demie qu’elle occupe à Longueuil augmente chaque année – il atteindra 1425 $ par mois en juillet.

« Plus le montant est gros, plus le pourcentage donne une augmentation significative, fait-elle remarquer. Je calcule qu’à 5 % par année, avant longtemps, je ne serai plus capable d’assumer ça. »

Elle qui n’avait jamais vécu de stress financier auparavant se retrouve aujourd’hui avec toutes sortes de scénarios en tête.

« Quand je vois le loyer monter, je me dis : c’est quoi, les solutions ? Est-ce que je prends un coloc ? Est-ce que je me trouve une job à temps partiel en plus de la mienne ? Garder mon emploi et m’éloigner pour le logement afin d’économiser ? Ça m’amènerait vraiment trop loin. Ou alors, aller en région et changer d’emploi ? Mais c’est quand même tout un changement de vie ! »

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Malgré un salaire d’environ 100 000 $, Catherine Boucher vit aujourd’hui du stress financier.

Ça tourne dans ma tête. Quand je tombe dans l’angoisse, les calculs et les projections, ça peut me réveiller la nuit.

Catherine Boucher, ergothérapeute, mère de trois garçons

Elle s’inquiète aussi pour ses garçons, se demandant comment ils parviendront à arriver.

Couper ? C’est certainement possible, mais son budget est déjà serré.

« Je ne fais aucune dépense du genre : j’ai le goût de me gâter. Je n’achète plus de nouveaux vêtements, je ne vais plus au resto », dit-elle.

« C’est gênant de vous parler, laisse-t-elle tomber. Les finances, c’est quand même tabou. Mais c’est un cri du cœur que je lance. Si moi, je suis dans cette situation avec le salaire que je gagne, je me dis qu’il y a du monde mal pris dans notre société ! »

Parions que son cri du cœur rejoindra beaucoup d’entre vous.

* Sylvain, Arthur et Julie sont des prénoms d’emprunt. Sylvain, qui est à la recherche d’un emploi plus stable, n’a pas voulu être nommé pour ne pas nuire à ses chances d’en trouver un. Julie, de son côté, voulait éviter d’être reconnue par son employeur et de lui envoyer le message qu’elle est mal payée.