Avec leur plume unique et leur sensibilité propre, des artistes nous présentent leur vision du monde qui nous entoure. Cette semaine, nous donnons carte blanche à l’écrivain Kevin Lambert.

On ne peut pas comprendre l’histoire du Québec sans avoir lu Georges Pisimopeo. Ce qu’il raconte ne se trouve pas dans les livres d’histoire, parce qu’il écrit précisément l’envers du récit global et événementiel qu’on appelle trop étroitement « l’histoire » : le tissu de chagrins, de désespoir, de crimes enfouis et de douleurs rémanentes.

Piisim Napeu est une enfilade de fragments, des scènes d’une vivacité absolue, visuelle, sensuelle, que Pisimopeo fait apparaître en quelques mots. L’auteur a le courage de sa tristesse, et parfois de son désespoir. C’est au nom de la souffrance – et pour lui rendre justice – qu’il s’adresse à nous et rapporte des notes de cette frontière où « la vie devient glauque. Sans éclats. Je ne veux plus rien. Je ne sens rien. Je ne suis rien. » Les mots sauvés de son voyage dans les ténèbres, il les donne en héritage parce qu’il connaît leur pouvoir double, incommensurable, de terreur et de guérison : « J’ai envie de toucher les faits là où ils sont pour que la blessure s’efface. »

J’ai souvent pensé, en lisant Piisim Napeu, à la phrase de Jean-Paul Daoust : « Je souffre, mais c’est de toute beauté. » Avec ce texte, nous sommes dans la tension entre l’épouvante des faits racontés et la beauté de la manière. Et me renverse, chez Georges Pisimopeo, la puissance de dire, de partager, de capter (d’un coup de crayon jaune) l’inexprimable.

Un canal pur de lumière et de vie traverse ces pages. Celles de mon exemplaire sont gondolées par la rosée de mes paupières, ces larmes qu’on dit chaudes, et je pense : ça doit bien faire mille ans que je n’ai rien lu d’aussi beau. D’aussi triste et d’aussi beau.

Pisimopeo, comme le philosophe wendat Georges E. Sioui, est de ceux qui écrivent « comme si l’on cherchait un remède pour les maux de ce monde » (Eatenonha. Racines autochtones de la démocratie moderne). L’auteur a ce don d’enchaîner les phrases, son intuition poétique inouïe se ressent partout dans le déroulement affectif des tableaux – plutôt des esquisses, cousines de celles de Virginia Pésémapéo Bordeleau, en couverture du livre. Mais quelque chose de plus grand que la technique d’écriture vibre dans ce texte. On touche alors l’ineffable, la puissance rare et mystique de la littérature, et on se dit que « les valeurs sacrées qui [lui] ont été transmises par les Anciens » doivent bien y être pour quelque chose. On a l’impression d’entendre leur murmure lointain entre ses phrases.

« Les Anciens nous ont dit : il faudra sept générations pour guérir de nos traumatismes passés. Moi, Georges Pisimopeo, j’en suis à la cinquième génération. » Piisim Napeu est une vie survolée. Le texte fait renaître des images du quotidien, de l’enfance sur l’Eeyou Istchee – le territoire cri –, de la ville et du racisme vécu à l’école des Blancs à Senneterre, d’une sortie du placard après un premier mariage, des enfants et petits-enfants précieux, de la transmission des savoirs, des êtres aimés disparus, pour lesquels l’auteur rêve encore : « Je souhaite que leur âme survole les étoiles et trouve le bonheur dans la voûte constellée. »

L’écriture est charnelle ; le corps n’est pas qu’une idée, même si le narrateur fut forcé de s’en détacher pour ne plus avoir mal. Il regagne ici ce corps d’enfant, ce corps éternel qui le relie aux siens, aux savoirs de la forêt, aux animaux et aux étoiles qui lui sont si chères. Quelques fragments racontent une relation avec un amoureux furtif, dont le narrateur se rapproche et s’éloigne d’un même mouvement. Dans les scènes d’enfance, à travers la transmission avec sa mère Planshish, la trappe sur le territoire, la communication avec les êtres, on rencontre la nostalgie étrange, si particulière, des gens brisés. Piisim Napeu parle de cette réalité paradoxale : désirer revivre tout ce qui, dans le passé le plus douloureux, ignorait encore la souffrance. « Les souvenirs anciens me rendent le sourire, et ces souvenirs sont ce qui me reste, le bien le plus précieux. »

Les traumatismes passés, ceux du racisme, des pensionnats, la mémoire des survivants de cette entreprise de déshumanisation que fut la colonisation, sont l’envers exact d’une histoire nationale triomphale masquant mal son entreprise de domination. Piisim Napeu est un texte sur le colonialisme, mais qui saisit le colonialisme par ses émotions vives. La culpabilité, la honte de soi, la rage, la déprime, l’amour pour le monde et l’amour du monde pour soi dressent un portrait intérieur des ravages de la dépossession et de l’occupation. Les violences vécues par le narrateur, par ses proches, par ses frères et sœurs, sont nommées de manière directe, ni discrète ni fracassante ; bouleversante de justesse, de clarté et de vérité arrachée à la brume.

Non seulement le texte nomme, mais il suit la trajectoire des cicatrices : leur destinée sociale, interpersonnelle et intergénérationnelle, qui rejoint l’histoire politique des territoires que nous habitons, où des vies, des cultures entières ont été niées et spoliées de leurs biens et de leurs droits. Le sont toujours.

Le texte culmine dans une colère saine, vivifiante, « un cri [adressé] aux conquérants de nos terres d’Amérique » : « N’oubliez jamais que vous habitez et foulez une terre indienne et ne prétendez jamais que cette terre vous appartient. Elle appartient à Chishemanitu pour le bien de l’humanité tout entière. » Le texte alors coupe le souffle, et on rage avec lui. Il coupe de nouveau le souffle lorsqu’il trouve un espace inattendu de compassion pour les bourreaux, dont l’assassin de son frère. « J’ai appris à manœuvrer avec ceux qui me voulaient du mal. »

Piisim Napeu, plaquette de 115 pages, contient tout cela, et une infinité de choses merveilleuses, condensées pour former un diamant brut, une pierre rare, une offrande de gratitude envers la force du monde, envers ses guides, envers les constellations, les animaux nourriciers, l’être aimé et les savoirs des ancêtres. Avec lui, « on rit, on pleure, on pardonne et on dit miikwehch à la vie ».

Piisim Napeu

Piisim Napeu

Hannenorak

120 pages

Qui est Kevin Lambert ?

  • L’écrivain Kevin Lambert est né en 1992 et a grandi à Chicoutimi.
  • En 2017, il publie son premier roman, intitulé Tu aimeras ce que tu as tué, et en 2018, Querelle de Roberval, tous deux aux éditions Héliotrope.
  • Son troisième roman, Que notre joie demeure, publié chez Héliotrope en 2022 au Québec et au Nouvel Attila en 2023 en France, est lauréat du prix Médicis 2023.