« Le monde ne s’organise pas seul », a affirmé le secrétaire d’État Antony Blinken au début de la présidence de Joe Biden pour justifier le renouveau du leadership américain à l’international.

Publié le 1er mai
Vincent Boucher
Vincent Boucher Doctorant en science politique à l’UQAM et chercheur en résidence à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand

L’histoire récente montre pourtant que ce ne sont plus les actions des États-Unis sur la scène internationale, mais bien la concurrence stratégique entre grandes puissances qui représente le véritable principe structurant du monde d’aujourd’hui.

La rivalité sino-américaine dans l’espace indo-pacifique et les ambitions territoriales de la Russie en Europe de l’Est, culminant récemment avec l’invasion de l’Ukraine, représentent sans contredit les grands enjeux de sécurité internationale de l’heure. Ils seront au cœur des échanges de la 7édition de notre Forum St-Laurent sur la sécurité internationale, du 9 au 13 mai prochains1.

Biden et l’affrontement avec la Chine

Joe Biden a la conviction que son pays est engagé dans une « compétition extrême » avec la Chine dans les domaines stratégique, diplomatique, commercial et technologique. Cette compétition est désormais l’étoile qui guide l’ensemble de l’appareil de sécurité nationale américain. Pourtant, Biden souhaite laisser une chance à la coopération avec Pékin sur des enjeux transnationaux qui revêtent une importance commune, comme les changements climatiques, la prolifération nucléaire et la santé publique mondiale.

Or, comment collaborer sur de tels dossiers alors que le président démocrate n’hésite plus à dépeindre la rivalité avec la Chine comme une lutte idéologique entre deux modèles politico-économiques irréconciliables, soit la démocratie libérale et le capitalisme autoritaire ?

L’administration Biden prétend que la concurrence avec la Chine n’est pas une nouvelle guerre froide. Néanmoins, sa rhétorique rappelle parfois celle du bras de fer idéologique entre Washington et Moscou.

De tels propos aident peut-être Biden à garder la sympathie de certains législateurs et électeurs dans un pays toujours aussi polarisé à l’approche des élections de mi-mandat de 2022. Par contre, ils contribuent à augmenter l’intransigeance envers la Chine et exacerbent les risques d’escalade entre les deux puissances nucléaires.

La région indo-pacifique : espace de compétition stratégique

Il n’est donc pas surprenant de voir des observateurs comme le haut représentant de l’Union européenne, Josep Borrell, affirmer que la région indo-pacifique est « en train de devenir le centre de gravité du monde tant en termes géoéconomiques que géopolitiques »⁠2.

En misant sur leurs partenariats – le Quad – et leurs alliances, dont la plus récente a été forgée avec l’Australie et le Royaume-Uni, les États-Unis ont jusqu’à présent concentré leurs efforts dans cet espace géopolitique sur les volets stratégique et diplomatique de la concurrence avec la Chine. Si certains enjeux polarisent les partenaires et alliés respectifs de Washington et de Pékin, comme le statut de Taiwan, la concurrence dans les domaines économique et commercial démontre que la logique de bloc ne s’applique pas à la rivalité sino-américaine. Le niveau d’interdépendance conséquent qu’on y observe toujours rend un tel jeu à somme nulle peu attrayant et contre-productif.

PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le destroyer américain USS Sampson a emprunté le détroit de Taiwan la semaine dernière, soulevant les protestations de Pékin.

Pour preuve, l’exclusion des États-Unis des deux principaux accords de libre-échange de la région – le PTPGP (dont s’est retirée l’administration Trump) et le RCEP (dont fait partie la Chine) – nous rappelle qu’une bonne partie des règles et initiatives économiques s’y écrivent en marge de la concurrence entre grandes puissances.

La décision récente de nombreux pays (France, Royaume-Uni, États-Unis) de se doter d’une stratégie indo-pacifique illustre à tout le moins l’importance que les gouvernements accordent à cette région. L’invasion russe de l’Ukraine a toutefois bousculé les priorités internationales. À peine une semaine et demie après avoir publié sa stratégie indo-pacifique, la Maison-Blanche devait se rendre à l’évidence : l’avenir stratégique des États-Unis dépendra non seulement de la relation avec la Chine, mais aussi des comportements imprévisibles d’une deuxième grande puissance nucléaire.

L’architecture de sécurité européenne mise à l’épreuve par Moscou

L’invasion de l’Ukraine représente le premier conflit interétatique majeur sur le continent depuis la Seconde Guerre mondiale.

PHOTO FOURNIE PAR LE KREMLIN, PAR REUTERS

Le président Poutine lors d’un discours à Saint-Pétersbourg, mercredi

Comme le souligne l’historien Stephen Kotkin, pour Poutine, cette guerre s’inscrit dans cette quête impossible pour faire de la Russie une grande puissance égale à l’Ouest. La réponse des pays de l’OTAN fut rapide et concertée : front commun contre le Kremlin, nouvelles sanctions contre la Russie, aide militaire et humanitaire à l’Ukraine. Des pays comme les États-Unis évoquent même des déploiements de troupes permanents dans les anciennes républiques et satellites soviétiques membres de l’alliance.

En l’espace de quelques semaines, Poutine aura donc accéléré l’unification de l’OTAN alors qu’il avait passé les deux dernières décennies à tenter de la déstabiliser.

Même la Finlande et la Suède s’apprêtent à y déposer une demande d’adhésion.

Cette unité perdurera-t-elle si le conflit s’enlise dans l’est et dans le sud de l’Ukraine au cours des prochains mois ? La volonté d’autonomie stratégique de certains pays européens mènera-t-elle à une érosion graduelle du front commun contre Moscou ? Quelle serait la réaction des pays de l’OTAN si Poutine mettait à exécution sa menace de briser le tabou nucléaire en ordonnant une frappe tactique en Ukraine ? Déjà mise à mal par ce monde divisé par la concurrence stratégique, la sécurité internationale en serait alors fondamentalement compromise.

Plus près qu’on pense

Le Canada et le Québec évoluent dans ce monde divisé. Nos gouvernements tentent de se positionner sur les échiquiers géopolitique et géoéconomique de cette concurrence stratégique. Le gouvernement Trudeau a imposé de sévères sanctions contre la Russie et a acheminé une aide militaire à l’Ukraine se chiffrant à 118 millions de dollars. De plus, Ottawa termine actuellement la préparation d’une stratégie grandement attendue pour la région indo-pacifique, alors que le ministère des Relations internationales et de la Francophonie du Québec a publié la sienne en décembre 2021.

Pour aller plus loin

Les suggestions de Vincent Boucher

  • Réflexion à propos des conséquences de la guerre en Ukraine sur l’ordre international :
  • Les institutions du système international peuvent encore servir à réguler la concurrence entre grandes puissances, selon Stacie E. Goddard du Wellesley College :

1. L’auteur est codirecteur de la 7édition du Forum St-Laurent sur la sécurité internationale. Pour vous inscrire aux activités gratuites :

2. Josep Borrell, « Ce que l’Union peut faire en Indo-Pacifique », Le Grand Continent, 22 juin 2021