Avec leur plume unique et leur sensibilité propre, des artistes nous présentent, à tour de rôle, leur vision du monde qui nous entoure. Cette semaine, nous donnons carte blanche à Olivier Niquet.

Publié le 1er mai
Olivier Niquet Collaboration spéciale

Les gens qui me connaissent savent que je suis mesuré en tout. C’en est presque triste. Je ne sacre que lorsque je me retrouve dans mes derniers retranchements, je pratique la course à pied, mais pas au point de me détruire les rotules, et je ne reprends jamais une deuxième portion de cette délicieuse crème glacée estrienne, malgré les suppliques de mes papilles. C’est sûrement pourquoi je suis depuis toujours fasciné par les gens qui exagèrent et qui font fi de la nuance.

Il y a toutefois un domaine où je deviens moi-même extrémiste : l’aménagement urbain. Il y a des jours où j’aimerais prendre le volant d’un bouteur (c’est le nom scientifique du bulldozer) et faire table rase d’un quartier, d’une ville ou même d’une municipalité régionale de comté. Comme à Simcity, quand j’étais petit. C’est qu’en matière d’urbanisme, la nuance nous tue tranquillement. Et elle nous tue littéralement. J’utilise ici littéralement le mot littéralement à bon escient. Pas comme dans la phrase « le Centre Bell est littéralement en feu après ce but de Cole Caufield ».

Notre environnement urbain a des effets directs sur notre santé et sur notre espérance de vie.

Si vous habitez dans une rue sans trottoirs, dans un quartier sans arbres et à quelques mètres d’une autoroute sans pudeur, vous risquez de vivre moins longtemps et en moins bonne forme qu’une personne qui a accès à l’odeur des fleurs plutôt qu’à celle des mufflers.

Il me semble que ça devrait convaincre tout le monde de s’intéresser à la politique municipale : « Choisissez bien vos maires et mairesses, vous pourriez moins mourir. » Ce constat pourrait être aussi mis de l’avant pour secouer la paralysie de la population qui se fait rappeler chaque matin, en petit-déjeunant, son impuissance face aux changements climatiques. La perspective de mourir trop jeune parce qu’on a décidé de bâtir des quartiers sur les paradigmes du siècle dernier devrait être une source de motivation. Oui, je l’ai dit : paradigmes.

En urbanisme, le ruissellement n’est pas qu’une théorie fallacieuse. Si nos choix en matière d’aménagement ont un impact sur le bien-être des gens, ils ont aussi un impact sur le climat, sur notre système de santé et sur les finances publiques. Malheureusement, cette réaction en chaîne n’est pas propice à la composition d’un slogan électoral accrocheur. Ça reste moins en tête que « On se donne Legault ». Les politiciens, mus par leur volonté d’être élus (et si possible bientôt), mettent de côté les idées qui n’apporteraient des gains électoraux qu’à un éventuel successeur qui n’est peut-être pas encore né.

En plus, comme nous sommes dans une sorte d’économie de l’attention, il est payant pour une figure médiatique plus ou moins bien intentionnée d’être outrancier dans sa défense du statu quo. Dans l’économie de l’attention, il suffit de réclamer le droit inaliénable d’aller faire son épicerie au Walmart en skidoo pour susciter les passions autant des amateurs de neige folle que des cyclistes véganes. Récolte de likes assurée.

À l’inverse, comme c’est le cas pour les changements climatiques, les effets des choix urbanistiques de nos gouvernements sont parfois abstraits. Même qu’ils peuvent être contre-intuitifs. On pense entre autres au trafic induit à moyen terme par l’ajout de voies d’autoroute, peu importe le taux de ponts par millions d’habitants (PPM) de votre région. Un sondage aux États-Unis révélait dernièrement que 75 % des Américains croient que l’étalement urbain est plus efficace énergétiquement que la densification urbaine, ce qui n’est pas le cas. Il ne faut pas toujours se fier à nos premières impressions. Comme me le rappellent souvent les rétroviseurs de ma voiture : « Objects in mirror are closer than they appear. »

Être radical en matière d’urbanisme ne veut pas dire de forcer les gens à choisir des vies dont ils ne veulent pas, contrairement à ce que nos ministres de troisième couronne insinuent. Il s’agit plutôt de rendre la ville tellement attrayante que jamais ils ne seront tentés de faire deux heures de char par jour pour avoir accès à un peu de verdure et une piscine filtrée au sel. Et il n’est pas question de « polluer l’existence des automobilistes » parce que personne ne se définit comme automobiliste de toute façon. Les automobilistes ont aussi des jambes, comme les petits bateaux qui vont sur l’eau. Il faut combattre la qualité de vie à coups de qualité de vie.

L’offre actuelle de routes est disproportionnée parce que l’automobile a défini nos villes modernes, avec tout ce que cela implique d’effets néfastes : les accidents, la pollution sonore et atmosphérique et les petits sapins qu’on accroche aux rétroviseurs.

Mais ce n’est pas obligé d’être comme ça. Si vous sortiez de chez vous devant une rue partagée entre les voitures, les vélos, les piétons et les petits oiseaux cui cui qui nicheraient sous une canopée luxuriante plutôt que sur un champ d’asphalte qui donne le goût de faire crisser ses pneus jusqu’à Bay du Nord, peut-être que vous auriez moins envie de vous étaler l’urbanité.

L’une des premières choses que nous a dites un de mes professeurs au bac en urbanisme (oui, c’est ici que je sors mon argument d’autorité), c’est que la ville est un palimpseste : un « manuscrit constitué d’un parchemin déjà utilisé, dont on a fait disparaître les inscriptions pour pouvoir y écrire de nouveau ». Et devant la lenteur de la réécriture de nos villes, j’ai parfois envie de sacrer.