J’avais très hâte de rencontrer la Dre Joanne Liu, qui figure dans mon palmarès personnel des Québécoises les plus inspirantes.

Publié le 24 avril
Rima Elkouri
Rima Elkouri La Presse

Alors que l’on s’installe dans un parc de la Petite-Bourgogne avec notre café, la Dre Liu, tout juste de retour d’Ukraine, me confie qu’elle avait moins hâte… Elle n’a jamais été friande des entrevues où elle doit se mettre de l’avant et parler de son parcours.

« En général, je ne donne pas ces entrevues. Mais c’est Louise Arbour, qui est une mentore pour moi, qui m’a dit : “Joanne Liu, tu as une responsabilité de faire ça ! C’est important pour l’autre génération.” »

Jouer aux héroïnes, très peu pour l’ex-présidente internationale de Médecins sans frontières (MSF). Mais montrer à des jeunes, entre autres choses, que c’est possible pour une fille d’immigrants, qui a souffert de sa différence à l’école, d’atteindre ses rêves d’adolescente et bien plus encore, ça, oui.

« C’est important parce que c’est vrai que moi-même, quand j’étais jeune – et peut-être que c’est la même chose pour vous –, on n’avait pas tant de modèles de personnes racisées. »

Fille d’immigrés chinois, Joanne Liu est née à Québec. Elle a grandi à Charlesbourg dans les années 1970, à une époque où elle était le plus souvent « la seule Chinoise ».

PHOTO KARENE-ISABELLE JEAN-BAPTISTE, COLLABORATION SPÉCIALE

À l’école, elle a subi du racisme et de l’intimidation. Pendant des années, elle a collectionné les sobriquets. « J’imagine que ça forme et que ça forge le caractère ! »

Elle se rappelle après une de ses premières journées d’école être rentrée à la maison après avoir reçu un coup de poing au visage. Elle saignait du nez. À sa mère, elle a raconté qu’on l’avait frappée en lui disant qu’elle avait un « gros nez plat ».

Sa mère a haussé les épaules. « Ben oui ! T’as le nez plat… » Affaire classée.

Même si les situations d’intimidation se sont multipliées, il n’en a plus jamais été question à la maison.

Joanne Liu en rit aujourd’hui. C’était une autre époque. « Et puis mes parents travaillaient 72 heures par semaine. Ils étaient pas mal occupés. Il n’y avait pas grand moment d’écoute ! »

Ses parents ont été propriétaires pendant 45 ans du China Garden, un des premiers restaurants de « mets chinois et canadiens » de Québec, aujourd’hui tenu par un cousin de la Dre Liu.

Les quatre enfants Liu y ont travaillé. La jeune Joanne y avait le rôle d’hôtesse et de responsable des commandes à emporter. Au téléphone, à l’entendre avec son accent québécois, les clients ne devinaient pas qu’elle était d’origine chinoise. « Tu diras aux Chinois qu’ils mettent pas trop d’oignons dans la commande ! »

L’hôtesse Joanne, sourire en coin, n’y manquait pas.

Deux lectures marquantes à l’adolescence ont orienté Joanne Liu vers la médecine humanitaire. À 13 ans, elle est soufflée par le récit Et la paix docteur ? de Jean-Pierre Willem, cofondateur de MSF. Elle sera aussi profondément remuée par sa lecture obligatoire de La peste d’Albert Camus, qui agit pour elle comme une révélation. Elle se fait une promesse en suivant le personnage du DRieux : comme lui, jamais elle ne va s’habituer à la mort. Jamais elle ne va la banaliser. Elle allait choisir une profession où on se bat pour la vie. « Pour moi, ça voulait dire devenir médecin. »

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Qu’elle parle des familles victimes de la guerre en Ukraine, des personnes qui sont mortes de la COVID-19 au Québec, des rescapés du conflit syrien ou des laissés-pour-compte de l’iniquité vaccinale, on sent qu’elle est toujours demeurée fidèle à cette promesse. Lorsqu’elle témoigne, c’est toujours pour défier la banalisation de la mort. Pour donner un visage et une histoire aux victimes anonymes des crises. Pour rappeler que toutes les vies comptent.

Il faut humaniser la détresse humaine. La raison pour laquelle on la déshumanise, c’est pour la rendre plus tolérable pour nous. C’est quand même un grand culot de notre part.

La Dre Joanne Liu

Pas juste quand on parle de crises lointaines. « Pour citer un exemple qui est près de nous, je n’ai jamais aimé le fait, lorsqu’il est question de COVID-19, qu’on parle de “décès” plutôt que de “personnes décédées”. “Décès”, c’est comme s’il n’y avait plus d’âme… Ça devient une statistique. »

Elle qui a vu son lot d’horreurs dans des pays en crise depuis plus de 25 ans, elle a été profondément troublée par ce dont elle a été témoin au Québec en avril 2020, lorsqu’elle est allée donner un coup de main en CHSLD. « Là où je suis allée, il y avait 2 préposés aux bénéficiaires et 22 personnes à nourrir. Ils avaient une heure et demie pour donner les repas. Et je leur disais : “Mais vous faites comment ?” »

Des questions se succédaient dans sa tête. Comment traite-t-on nos personnes âgées ? Comment les accompagne-t-on dans cette dernière séquence de leur vie ? Et surtout : comment on préserve leur dignité ?

PHOTO KARENE-ISABELLE JEAN-BAPTISTE, COLLABORATION SPÉCIALE

Pour avoir travaillé dans de nombreux endroits dans ma vie, pour avoir vu des gens vivre dans des situations atroces, j’ai réalisé que les gens pouvaient tout accepter, toutes sortes de douleurs, toutes sortes de blessures… Mais la chose que les gens ne supportent pas, c’est une perte de dignité. Ça, c’est universel.

La Dre Joanne Liu

Elle se rappellera toujours cette mère syrienne croisée dans un camp de réfugiés à Lesbos. Pourquoi avait-elle fui ? Pour échapper aux bombes, bien évidemment. « Elle m’a regardée et m’a dit : “Si j’avais su que j’allais perdre ma dernière once de dignité, je serais restée sous les bombes en Syrie.” »

C’est quelque chose que les gens trop souvent ne comprennent pas, observe la médecin, très inquiète devant la montée des discours d’extrême droite qui déshumanisent les réfugiés. « Ce n’est pas parce que tu as fui ton pays que tu n’as plus de droits. Ce n’est pas parce que tu as fui ton pays qu’il faut que tu dormes sous des bâches de plastique, que tu n’aies plus accès aux soins et que tu puisses être traité comme un citoyen de deuxième ordre. »

***

Je fais partie de ceux qui ont été scandalisés que le gouvernement du Québec se prive de l’expertise de la Dre Liu dans la gestion de la pandémie, elle qui a 25 ans d’expérience en la matière⁠1. Si on l’avait écoutée, si on avait tenu compte des mises en garde énoncées clairement dans un texte qu’elle signait dans The Globe and Mail au début de la pandémie, on aurait pu mieux protéger les plus vulnérables et les soignants à bout de souffle 2.

La Dre Liu est visiblement agacée que tout le monde lui parle encore de cette histoire, alors qu’elle s’est empressée de tourner la page. Bien sûr qu’elle aurait beaucoup aimé servir le Québec.

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« Est-ce que j’ai un petit regret ? Certes. Mais juste pour en finir avec cette histoire… Je n’ai aucune animosité ni rancœur envers les autorités. Pour moi, c’était important d’offrir mes services. Le gouvernement ne me doit rien. Et je comprends, pour avoir eu à gérer de grosses crises dans ma vie, que des fois, tu as envie d’être avec des gens de confiance, avec qui tu as déjà une relation. Là, tu as un clown d’ailleurs qui arrive, que tu ne connais ni d’Ève ni d’Adam… Je ne suis pas prête à lancer la pierre aux autorités. »

Elle préfère être dans l’action que dans la colère. Elle a une profonde aversion pour le cynisme.

Le cynisme pour moi, c’est une posture d’enfant gâté. Les gens qui font du cynisme ne sont pas dans le besoin. Ce sont des espèces d’aristocrates ou d’intellectuels qui se gargarisent de mots. Mais quand tu es dans l’action et que des vies sont en danger, le cynisme n’a pas sa place.

La Dre Joanne Liu

Ce que la pandémie a révélé, c’est l’extraordinaire collaboration de l’immense majorité des citoyens qui ont adhéré aux consignes, les ont respectées et ont été solidaires, rappelle-t-elle. Les milliers de Québécois qui ont levé la main avec Je contribue ! « On oublie ça. Je trouve que la force dans la COVID-19, c’est que les Québécois ont répondu présents. Les Québécois ou les Canadiens répondent encore présents pour l’Ukraine. Des gens déplorent qu’on le fasse parce que les Ukrainiens nous ressemblent. Oui, en partie, on ne peut pas le nier. Mais j’espère que la grande leçon de toutes ces crises, que l’on parle de la COVID ou de l’Ukraine, c’est de réaliser à quel point on est interdépendants et interconnectés. Et que l’on ne peut pas laisser derrière une partie de la population. Comme avec les vaccins… En laissant derrière une partie de l’Afrique pas vaccinée, on ne peut pas en finir avec la pandémie. Il faut que l’on arrive tous à la ligne d’arrivée ensemble. »

Est-elle tentée par la politique ? Elle sourit. Oui, bien sûr, elle a eu des offres. « Moi, mon engagement, c’est auprès des patients, auprès des gens malades. Il s’agit de trouver un véhicule pour les servir le mieux possible. Est-ce qu’un jour ce sera la politique ? Si vous demandez à mon conjoint, il dirait NON en lettres majuscules. Il me dit que je suis trop naïve pour ça. Il me dit : “Toi, avec ton grand cœur d’humanitaire, tu vas te faire bouffer tout rond !” »

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Ce qui est clair, c’est qu’elle aimerait encore contribuer à faire changer les choses à l’échelle internationale, comme elle a déjà pu le faire à la présidence de MSF, peut-être au sein de certaines entités ou agences onusiennes. « Mais ce n’est pas facile de se frayer un chemin jusque-là. »

Quoi qu’il arrive, à 56 ans, elle se considère avant tout comme extrêmement privilégiée. Elle a un regret : celui de ne pas avoir eu d’enfants parce qu’elle travaillait en zone dangereuse à l’âge où elle aurait pu en avoir. Si elle avait été un homme, il en aurait été autrement. « Je me rends compte à mon âge que je ne me projette pas dans le futur de la même façon parce que je n’ai pas d’enfants. »

C’est-à-dire ? « Je ne me vois pas vieillir éternellement, honnêtement. J’espère que je vais mourir jeune… Comme disait Foglia, mourir jeune et en santé ! »

Quand elle rencontre de jeunes femmes, elle leur dit de bien se poser la question. Se voient-elles vieillir sans enfants ni petits-enfants ?

Pour le reste, elle s’estime choyée. « J’avais un rêve d’adolescente de pouvoir travailler à l’étranger dans une organisation. J’en ai été la présidente internationale ! La vie m’a comblée. Et je me dis que maintenant, tout ce que je fais, c’est du bonus. »

On lui parle souvent du rêve américain. « Moi, j’ai vécu le rêve canadien. Les meilleures écoles, l’accès à la santé… Les gens ne se rendent pas compte à quel point le Canada, que ce soit pour mes parents ou pour les Ukrainiens qui vont venir, c’est le pays de l’espoir. »

1. Lisez la chronique « Qui a peur de la Dre Liu ? »
2. Lisez l’entrevue accordée au Globe and Mail

Questionnaire sans filtre

Le café et moi : J’en prends beaucoup moins qu’avant parce que je fais des migraines. Donc, c’est un seul le matin. Un café avec du lait, pas de sucre.

Les gens que j’aimerais réunir à une table, morts ou vivants : Nelson Mandela, Marie Curie, première femme Prix Nobel et la seule à en avoir obtenu deux, ainsi que le moine bouddhiste vietnamien Thich Nhat Hanh, qui vient de décéder. Il a créé ce qu’on appelle le bouddhisme engagé. Il était très engagé pour la paix dans le monde.

Sur ma pierre tombale, j’aimerais que l’on inscrive : Je pense que je mettrais quelque chose comme : « Chaque vie compte. »

Un don que j’aimerais posséder : J’aimerais pouvoir m’exprimer encore plus clairement. Énoncer clairement ses idées, c’est vraiment important.

La dernière fois que j’ai pleuré : En parlant de ce garçon gravement blessé en Ukraine, le premier qu’on a transféré. Il avait des fractures ouvertes aux quatre membres après avoir fui Marioupol. Cet enfant symbolisait toute la fracture de l’Ukraine. Sa mère m’a dit : « Je veux qu’il soit transféré parce que je veux qu’il garde ses jambes. » Je me suis tournée vers l’enfant qui m’a dit : « Je veux être transféré parce que je veux marcher. » Et le médecin soignant a ajouté : « Il a survécu à sa fuite de Marioupol. Il faut qu’il survive à ses fractures. Il faut donner l’espoir à cet enfant après tout ce qu’il a vécu. » Quand j’ai des doutes, quand je suis tannée, quand je voudrais arrêter, je repense toujours à ces enfants-là.

Qui est Joanne Liu ?

  • Née à Québec en 1965 de parents chinois
  • Diplômée en médecine de l’Université McGill et en urgence pédiatrique de l’Université de New York
  • A entrepris sa première mission avec MSF en Mauritanie, en 1996
  • Présidente internationale de MSF de 2013 à 2019
  • Pédiatre au CHU Sainte-Justine
  • Professeure spécialiste des urgences pandémiques et sanitaires à l’École de santé des populations et de santé mondiale de l’Université McGill
  • Nommée par le TIME magazine dans sa liste des 100 personnes les plus influentes du monde à la suite de son remarquable travail dans la lutte contre l’Ebola en 2015