Le professeur vedette de Star Académie – dont c’est la finale dimanche soir – enseigne depuis 35 ans. Son avis sur notre système d’éducation ? « Je suis désespéré. » Il souhaite une réforme. Il a plein d’idées. Et il n’est « pas contre l’idée » de se lancer en politique.

Publié le 24 avril
Alexandre Pratt
Alexandre Pratt La Presse

La scène se passe au milieu des années 1990. Gregory Charles est alors un homme très occupé. Il anime une émission quotidienne de fin de soirée, à Télé-Métropole, tout en dirigeant une école de chant. Son horaire est chargé comme celui d’un premier ministre. Entre deux rendez-vous, il réussit à caser une conférence dans une école secondaire d’un quartier défavorisé de Montréal.

Les corridors de l’école sont sombres. Les locaux, vétustes. Des champignons poussent dans les conduits d’aération. La directrice est préoccupée. Par l’état des lieux ? Oui. Mais, surtout, par les garçons, qui quittent les classes par dizaines.

« C’était comme dans une scène du film Schindler’s List, se souvient Gregory Charles. Lorsque Oskar Schindler regarde sa bague, et se dit qu’en la vendant, il aurait pu sauver plus de monde. »

Ça m’émeut, car je sais que les bons profs, c’est comme ça qu’ils abordent l’enseignement. Ils se demandent combien de jeunes ils peuvent mettre dans la barque en mouvement.

Gregory Charles

Quelques semaines plus tard, Gregory Charles revient dans une classe. Mais pas comme conférencier. Comme professeur d’histoire, auprès de raccrocheurs, dans un centre communautaire du quartier Saint-Henri. Plusieurs matins par semaine. Sans brevet. Son pari : enseigner différemment, en proposant à ses élèves de résoudre des énigmes. Un grand succès. En 10 ans, aucun adolescent n’a quitté son cours, souligne-t-il fièrement. « Zéro, comme dans zéro absolu. »

« Et qu’est-ce que cette expérience vous a le plus apporté ?

— Une espèce de désespoir par rapport à l’éducation… »

« Je ne suis pas contre l’idée d’aller en politique »

Vous connaissez bien Gregory Charles, l’animateur. Le musicien. Le chanteur. L’homme-orchestre, qui a présenté 43 spectacles au Centre Bell et participé à la tournée mondiale de Céline Dion. Sa carrière est tellement éblouissante qu’on a oublié la constante dans son parcours : l’enseignement.

Il a commencé à l’adolescence, comme directeur de chœur. Puis il a été moniteur dans des camps scientifiques. Vulgarisateur aux Débrouillards. Enseignant auprès de raccrocheurs. Professeur à Virtuose, à Mélomaniaques et à Star Académie – dont la saison prend fin ce dimanche. Il a fondé l’Académie Gregory, où il forme des centaines de pianistes. En 2007, il a même tenté d’ouvrir une nouvelle école primaire à Laval. Son plan : n’enseigner qu’une seule matière. L’histoire. « On a enfoui pas mal d’argent là-dedans », confie-t-il.

Le projet a été abandonné à la dernière minute. Mais Gregory Charles, lui, a continué de s’intéresser à l’éducation.

Un peu.

Beaucoup.

Énormément.

Tellement que lors de notre rencontre à son bureau, près du bassin Peel, il m’en a parlé pendant deux heures et demie. Sans pause. Ce fut d’ailleurs l’unique sujet de la conversation.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Gregory Charles

Il en parle avec des étoiles dans les yeux, lorsqu’il évoque des lunettes pour aveugles construites par ses élèves raccrocheurs. Avec admiration, lorsqu’il est question des professeurs, pour lesquels il a « le plus grand respect ». Mais surtout, avec découragement. Et parfois même de la colère. Plusieurs fois pendant l’entrevue, il frappe la table avec son poing, exaspéré.

« Il y a des éléments que je ne comprends pas dans notre façon de faire. Prends la méthode bibliothéconomique. La programmation de l’enseignement. C’est une antithèse. Aucun enfant que je côtoie ne pense comme ça. Surtout pas les garçons ! Ils pensent de façon aléatoire. Désorganisée. Chaotique. Mais il n’y a pas un enfant sain d’esprit qui, lors d’une playdate, dit : moi, j’ai pensé à mon affaire. À 9 h, on fait ceci. À 9 h 30, on fait cela. Et en passant, il faut absolument se rendre à 150 coups de corde à danser. Voyons donc ! On traite l’enseignement comme si c’était un plan d’affaires. »

Gregory Charles ne comprend pas non plus notre obsession de vouloir enseigner aux garçons et aux filles dans la même classe. « Encore là, personne de sain d’esprit ne va te dire qu’à 16 ans, les garçons et les filles ont la même maturité. […] J’ai enseigné aux garçons seulement. Aux filles seulement. Aux deux en même temps. C’est d’ailleurs le cas à Star Académie cette saison. Les différences, je les vois ! »

Je trouve ça horrible que, pendant des générations, on ait interdit aux filles de s’émanciper. D’aller chercher de l’éducation. C’est horrible, horrible, horrible. Mais je ne peux pas croire que maintenant, reconnaissant cette erreur gigantesque, on se revire de bord et on se dit : on va se faire un programme d’enseignement […], on va faire ch**r les garçons à fond, et ils vont décrocher.

Gregory Charles

Il ne jette le blâme sur aucun parti politique en particulier. Il reproche toutefois aux élus, collectivement, de sous-investir en éducation. « Ça devrait être notre priorité aaaaaabsolue. Je comprends que c’est déjà un poste [de dépenses] important au gouvernement. Mais il y a une grosse partie de l’argent qui est investie dans la brique. »

« Quand on a décidé de sortir les communautés religieuses de l’enseignement, poursuit-il, c’était une décision correcte. Après la Grande Noirceur, et une espèce de conservatisme du milieu religieux, je comprends ça. Sauf que [les gouvernements] ont mal calculé leur affaire. Tes édifices ne te coûtaient rien. Tes profs ne te coûtaient rien. En plus, ils étaient disponibles 20 heures sur 24. Oui, ils ont fait des affaires croches. C’est vrai. Mais les édifices… Le personnel… Je pense que le calcul n’était pas tout à fait clair. »

Des griefs comme ceux-ci, Gregory Charles en exprime une demi-douzaine. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’il critique notre système d’éducation. Il l’a aussi fait lors d’une entrevue au Téléjournal, en 2003, ainsi qu’aux Francs-Tireurs, en 2016. Cette fois, sa critique se veut constructive. Il enchaîne les idées, inspirées de trois décennies sur le terrain.

Des exemples ?

  • Intégrer les camps de jour aux écoles.
  • Fermer l’école en janvier.
  • Commencer les cours en août.
  • Permettre aux élèves doués de dépasser la note de 100 %.
  • Remettre en question la gratuité scolaire.

Plus Gregory Charles parle, plus il m’apparaît clair qu’il souhaite faire partie de la solution.

« Songez-vous à aller en politique ? »

Il recule dans sa chaise et balance légèrement sa tête vers l’arrière. La question lui a déjà été posée, il y a 20 ans. Il avait alors répondu : « Là où on fait la plus grande différence, ce n’est pas comme ministre de l’Éducation, c’est comme prof. » Depuis, son discours a évolué.

« Ma réponse à ça est toujours weird et ambiguë. Je ne suis pas contre l’idée d’aller en politique. Je ne dis pas cela parce que j’ai l’ambition d’aller en politique. J’ai zéro ambition d’aller en politique. Mais je ne suis pas contre l’idée. Si quelqu’un me disait : c’est absolument toi que ça prend pour ça, je ne résisterais pas pour des raisons commerciales ou personnelles. »

« On a vraiment besoin d’une confrontation d’idées. Et clairement, je serais en confrontation d’idées. En plus, mes idées ne sont pas basées juste sur des lectures, mais sur des décennies à enseigner. Est-ce que je dirais non [à la politique] par principe ? Non. Je dirais oui, par principe. Le seul dossier qui m’intéresse, c’est celui-là. Pas que je n’ai pas d’autres idées pour d’autres portefeuilles. J’en ai. Mais qu’est-ce qui nous éduque sur l’environnement, si ce n’est pas l’éducation ? Qu’est-ce qui nous mène à des décisions plus sages en économie, si ce n’est pas l’éducation ? »

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Gregory Charles

Pas besoin de le relancer, il poursuit son envolée.

« Je trouve ça intéressant, ce que j’ai fait dans la vie. Des disques. Des spectacles. De la télé. L’enseignement. Il y a de la valeur d’avoir pu agir sur la vie d’une seule personne. Mais la portée totale de tout ça ? Elle est limitée. Si on me convainquait totalement que that’s it, tu amènes ton point de vue, on peut faire évoluer les choses – et pas juste pour virer ça à l’envers –, je ne résisterais pas à cette idée-là. »

Ses idées pour l’éducation

Très jeune, Gregory Charles a appris la valeur de l’éducation. Son père, originaire de Trinité-et-Tobago, fut le premier membre de sa famille à étudier à l’université. Sa mère, elle, aurait souhaité recevoir un enseignement classique. Mais dans le Québec des années 1950, c’était réservé aux garçons. Elle a donc donné à son fils unique l’éducation à laquelle elle avait rêvé.

« En 3année, raconte Gregory Charles, j’ai été malade. Je suis resté à la maison. Ma mère m’a enseigné. Sans rien enlever aux autres profs – j’en ai eu de très, très bons –, elle fut la meilleure. »

« Ma mère m’a dit : “On a 200 jours ensemble. Pendant ces 200 jours, on va étudier tout ce qui s’est passé dans une année, jusqu’à celle de ta naissance.” On a commencé en 1768. Elle arrachait les pages de l’encyclopédie et les mettait sur le frigo. Elle m’envoyait chercher du jus de pomme et me demandait : en passant, c’est quoi déjà les principales exportations du Sénégal ? [Rires.] Le projet pédagogique était perpétuel. Même les jeux étaient pédagogiques. Si on jouait au 500, et qu’il y avait 10 levées, je devais calculer les probabilités. […] Elle n’acceptait aucune demi-mesure. Avec elle, j’apprenais 7 jours sur 7, 365 jours sur 365. »

Sa mère l’a fortement marqué. Tant par ses méthodes d’enseignement que par son exigence du travail bien fait. Lui-même est un professeur rigoureux. Les fans de Star Académie le lui ont d’ailleurs reproché, cette saison, notamment lorsqu’il a souligné le manque d’ardeur au travail d’un candidat de 16 ans, Éloi Cummings. « Que ce soit à la télévision ou pas, il n’y a jamais de mensonge de ma part », s’est défendu le professeur, quatre jours avant d’écorcher le jeune académicien.

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Gregory Charles

Gregory Charles décrit les choses telles qu’elles sont. Sans langue de bois. Il ne craint pas, non plus, les idées radicales, loin du consensus, comme vous pourrez le constater dans quelques-unes de ses propositions pour améliorer notre système d’éducation.

Enseigner par l’histoire

« Dans mon projet d’école primaire, je voulais enseigner seulement une matière. L’histoire. Ça aurait servi de base pour aborder tous les autres sujets. Je suis totalement convaincu qu’apprendre la langue par l’histoire des mots, c’est un million de fois plus intéressant que d’apprendre pourquoi un mot finit par un X plutôt qu’un S. Lorsque tu racontes une bonne histoire à des enfants, tu les as. Tu peux les tirer vers toi. »

Congé en janvier

« On enseigne à l’automne, lorsque la luminosité diminue. Arrivés à Noël, on est tous fatigués. Là, on se dit : ce serait vraiment cool que les enfants se couchent à 3 h du matin pendant une semaine. On va les faire “surmanger”. Il y aura moins d’activité physique. Quand ce sera fini, et que là, ils auront vraiment besoin de vacances, on va les retourner à l’école. En janvier. Ils vont se lever, il n’y aura pas de soleil. On va les rentrer dans des boîtes avec des néons. Pis quand ils vont sortir, il n’y aura toujours pas de soleil. Pis ça, on croit que ça va marcher à fond ? »

En classe en août

« Les gens vont me dire : oui, mais l’été, c’est pour les vacances. Je le sais. J’ai été jeune, moi aussi. Je ne suis pas un extraterrestre. Mais au bout de quatre semaines, en juillet, quand on était allés à La Ronde et qu’on avait fait [beaucoup] de bicyclette, on se demandait quoi faire aujourd’hui. […] Est-ce que les enfants apprendraient mieux en août qu’en janvier ? Y aurait-il moins d’absentéisme à cause de la grippe ? Si on faisait des états généraux sur l’éducation, on pourrait se poser ces questions. »

Intégrer les camps à l’école

« On envoie nos enfants dans les camps d’été. Pourquoi ne pas associer ces camps aux écoles ? En août, tu pourrais faire les classes le matin, et aller à la piscine l’après-midi. »

Mieux accueillir les élèves

« Dans les entreprises, on engage des adultes. Pour mieux les intégrer dans l’entreprise, on va se faire un petit party. Ou une petite fin de semaine. Ou un lac-à-l’épaule. Les enfants ? Ils terminent leur 6année. Après, ils passent d’une école de 300 personnes à une polyvalente de 5000 personnes. Et on ne facilite pas leur adaptation. Non, non, non. On te fout drette là-dedans, au mois de septembre. Je ne comprends pas. »

Dépasser 100 %

« Il y a une quinzaine d’années, on a eu un cycle politique complètement débile. Mario Dumont était à l’ADQ. Pauline Marois, au PQ. J’ai beaucoup de respect pour les deux. Mario est un ami. Ils ont eu une conversation sur l’éducation. On se demandait si on devait évaluer les élèves sur des notes ou des lettres. Mario voulait des notes. Mme Marois, elle, ne voulait pas frustrer les gens. On voulait que les jeunes puissent s’évaluer davantage par rapport à eux-mêmes que par rapport aux autres. Je me disais : comme adulte, quand je cherche un garage, est-ce que je souhaite que le garagiste s’évalue lui-même ? Qu’il me dise : votre voiture ne fonctionne toujours pas, mais je pense que je devrais avoir un A, car j’ai vraiment fait tout ce que je pensais être bon. Je trouvais ça débile.

« On devrait continuer d’évaluer avec des pourcentages, mais déplacer le dénominateur commun. Si un élève est rendu à 97 %, évaluons-le sur de nouveaux critères. Mettons le dénominateur à 115 points. Ou 122 points. Ce serait stimulant pour lui. Après, tu fais une règle de trois, et tu ramènes la note sur 100. »

Remettre la gratuité en question

« Parce que l’éducation est gratuite, c’est comme si elle n’avait pas de valeur. Je suis dans le milieu du showbiz. Si j’annonce des billets à 5 $, je n’en vendrai pas plus qu’à 50 $. Parce que si le billet n’est que 5 $, les spectateurs se diront que le spectacle ne doit pas être bon. La même logique s’applique aux écoles.

« Il faut remettre ça en question. Pour remettre l’éducation où elle doit être. Mais il n’y a rien, rien, rien dans notre système social qui nous pousse vers là. Au contraire. On veut que l’école, ce soit le moins de troubles possible. Le plus universel possible. Tout passe par ça, parce que quelque part, on considère que l’école, c’est une grosse garderie. Et tant que les enfants sont là, il n’y a pas de trouble. »