Avec leur plume unique et leur sensibilité propre, des artistes nous présentent, à tour de rôle, leur vision du monde qui nous entoure. Cette semaine, nous donnons carte blanche à Stéphane Dompierre.

Publié le 17 avril
Stéphane Dompierre Auteur et éditeur

Chez IKEA, il y a quelques années. Une femme dans une voiture fait son arrêt obligatoire devant le passage pour piétons qui mène à l’entrée du magasin. Derrière elle, un homme dans un camion lui hurle après. « Avance, maudit, avance ! Awèye ! »

Je censurerai ici le reste de la diatribe dont j’ai été témoin, je n’aurais pas assez d’espace pour l’écrire au complet, et puis c’était d’une violence et d’une vulgarité sans nom. Cet homme était-il si excité d’aller assembler des Kallax et des Ivar que les automobilistes devant lui devaient enfreindre la loi et rouler sur des piétons pour l’accommoder ? Avait-il mangé une boulette suédoise de travers ? Est-ce qu’il croyait que de se claquer un infarctus, aveuglé par la rage, le ferait arriver plus rapidement chez lui pour se détendre ? On ne le saura jamais.

J’ai écrit récemment un texte à propos de la courtoisie⁠1. À la suite de quoi on m’a posé la même question à plusieurs reprises : comment fait-on pour devenir plus courtois ? J’ai senti le piège et je m’en suis sorti comme j’ai pu ; je n’ai pas la solution, je ne suis pas un citoyen exemplaire et je ne suis surtout pas un donneur de leçon. Vous souhaitez être plus courtois ? Faites comme vous voulez. Faites ce que vous pouvez. Je ne peux rien faire pour vous aider !

Bon… N’empêche que ça m’a fait réfléchir, et je me suis questionné sur les fois où moi-même, j’ai manqué de courtoisie. J’ai trouvé le facteur commun à toutes les situations : j’étais pressé.

Je pars pour un rendez-vous à la dernière minute et, soudain, tout le monde autour de moi devient facteur de stress : les trois ados avec leur sac d’école qui prennent toute la largeur du trottoir, le vieux monsieur qui marche trop lentement et qui ne voit pas que je veux le dépasser, les deux jeunes femmes qui jasent côte à côte dans les escaliers du métro, l’autre qui fourrage dans son sac à la recherche de sa carte Opus en bloquant le passage pour le guichet, tassez-vous de mon chemin !

Dans cet exemple tout à fait banal, si j’étais pressé, c’était entièrement de ma faute. Après tout, c’est moi qui décide à quelle heure je dois partir pour arriver à temps à un rendez-vous. Accessoirement, c’est aussi moi l’éditeur de La vie n’est pas une course, un fabuleux petit livre de Léa Stréliski dont le titre parle de lui-même. Ça me donne un peu de pression pour suivre les conseils qu’elle y donne, disons.

Elle ne serait pas fière de moi si elle me voyait marcher dans la rue, irrité parce qu’il y a des gens dans mon chemin. « Pas besoin de courir, y a rien à gagner », l’entends-je me dire.

Si je me laissais aller, je pourrais devenir ce gars aux yeux exorbités qui hurle dans le stationnement du IKEA. Ce qui ne me semble pas être un bel exemple à suivre. Je n’ai pas envie de mourir pour des stress que je m’invente.

Alors j’ai fait un petit exercice. La fois d’après, je suis parti plus tôt. J’avais le temps de perdre mon temps, et mon environnement n’était plus peuplé de personnes irritantes qui me bloquaient le chemin. C’était des personnes qui, comme moi, vaquaient à leurs occupations, allaient quelque part, n’avaient pas été mises sur Terre pour me nuire. J’avais le loisir de me ramasser un café en chemin, de tenir la porte d’un commerce pour un jeune père qui tentait d’y entrer avec un enfant, une poussette et trois sacs dans les bras, un pantalon de neige entre les dents. Si quelqu’un avait été pris sur la glace avec sa voiture, peut-être même que je l’aurais aidé en le poussant, au risque de me salir et de me blesser ! Avoir du temps me rendait étrangement aimable. Je crois qu’être parti encore plus tôt, je me serais mis à jeter des billets de 20 $ aux passants en leur chantant des sérénades.

Oui, O.K., j’exagère sans doute un peu.

C’est que la courtoisie ne me vient pas naturellement. Mais elle a plus de chance d’exister quand je prends le temps de la laisser naître, entre deux grandes respirations. En voiture, quand je ne suis pas pressé, je suis beaucoup plus tolérant envers le piéton qui n’a pas vu que son feu était rouge et qui traverse devant moi lentement, sans me voir, parce qu’il est en vidéoconférence sur son téléphone. Vas-y, mon gars. Brasse des grosses affaires pendant que je manque ma lumière verte. J’ai tout mon temps, j’ai de la musique, je suis relax et de bonne humeur. Ça se pourrait même que je t’avertisse que tu t’apprêtes à tomber dans un énorme nid-de-poule. Oups… trop tard.

1. Lisez « La théorie du panier d’épicerie »