Avec leur plume unique et leur sensibilité propre, quatre artistes nous présentent, à tour de rôle, leur vision du monde qui nous entoure. Cette semaine, nous donnons carte blanche à Stéphane Dompierre.

Publié le 6 mars
Stéphane Dompierre Auteur et éditeur

Êtes-vous une bonne ou une mauvaise personne ?

Si vous possédez une voiture, vous avez vécu des dizaines de fois la même chose que moi : vous arrivez dans le stationnement bondé d’une épicerie, vous roulez lentement d’une allée à l’autre à la recherche d’une place libre et, au moment où vous en trouvez enfin une, vous constatez qu’elle est occupée par un panier abandonné. Un jour où j’enlevais l’obstacle du chemin pour garer ma voiture, je me suis fait la réflexion qu’on pouvait sans doute classer les êtres humains en deux groupes : ceux qui rapportent leur panier à l’endroit indiqué et ceux qui ne le font pas. Les bonnes et les mauvaises personnes. Ça peut paraître intransigeant, mais je me dis que les personnes qui laissent traîner leur panier dans les stationnements doivent être les mêmes qui ne ramassent pas les crottes de leur chien, qui arrosent leur entrée de garage ou qui vont klaxonner pendant des semaines dans des quartiers résidentiels au nom d’une liberté pas tout à fait claire.

Récemment, j’ai été stupéfait de tomber sur un article qui traitait de la « shopping cart theory », la théorie du panier d’épicerie. Ça dit, en gros, qu’on peut déterminer le caractère d’une personne selon, vous l’aurez deviné, si elle rapporte ou non son panier ! On y précise ma pensée : il n’y a rien d’illégal à laisser son panier n’importe où. Aucune sanction n’est prévue par la loi. C’est sans conséquence. Aussi, et c’est là que ça devient intéressant : la personne qui se donne la peine de rapporter son panier n’est récompensée d’aucune façon. Il n’y a aucun gain apparent pour elle. Cette théorie, déposée anonymement sur Twitter, n’a aucun appui scientifique (j’aurais aimé savoir que j’ai eu la même idée que quelqu’un bardé de prix Nobel, mais tant pis), n’empêche qu’elle est intéressante. C’est le sens civique qui nous pousse à retourner ce panier plutôt que de se chercher des excuses pour le laisser traîner. (Il y a un ti-gars payé pour ça ! J’ai pas le temps, ces 10 secondes que je perdrais vont ruiner ma journée.)

J’ose vous mettre ici la définition du Larousse sur le sens du mot « civisme », vous conviendrez comme moi à quel point cette qualité se fait rare : Dévouement à la collectivité. La définition est plus longue, mais j’arrête ici, tant j’ai l’impression d’avoir trouvé la solution à la crise environnementale, aux guerres dans le monde et aux commentaires désobligeants sur les réseaux sociaux.

Le civisme. Le dévouement au bien collectif. Et on parle de dévouement, ici, mais il ne faut pas capoter non plus : on ne parle pas de sacrifier sa vie pour donner l’entièreté de ses organes à des enfants malades, ou d’abandonner sa maison pour l’offrir à des gens moins bien nantis. On parle de rapporter son panier d’épicerie.

Un geste que je fais au quotidien sans avoir l’impression d’être un héros, simplement parce que je ne veux pas nuire aux personnes qui viendront se garer après mon départ. La Chambre des communes ne m’offrira pas de médaille, on n’entendra jamais parler de ce tout petit geste banal de mon quotidien (sauf si je m’en vante dans le journal, bien sûr).

Suis-je une bonne personne simplement parce que je rapporte mon panier d’épicerie ? Évidemment, non. La liste de choses qu’on pourrait me reprocher est sans doute assez longue. (Je mange de la viande ! J’ai jeté un couvercle de pot qui se recycle ! Je me lave avec du savon qui a peut-être été testé sur des lapins !) Mon but n’est pas de faire la morale, encore moins de me poser en modèle de civisme. Je me dis simplement que c’est un peu triste de voir que pour que les choses changent vraiment, pour que de grands changements de société s’opèrent, il faut que naissent des lois. Sur la route, il y a des interdictions qui concernent la sécurité, mais aussi le sens civique : rouler à 140 km/h sur l’autoroute en changeant constamment de voie est peut-être grisant, mais ça met en danger tout le monde autour. À la base, ça manque de civisme. Il y aura sans doute des lois à venir qui concerneront le recyclage, la consommation d’eau potable, tout ce qui relève du dévouement à la collectivité, de la protection du bien commun. Parce que certaines personnes se disent que ça ne les concerne pas. « Tout est permis tant qu’on ne me l’interdit pas, et quand ce sera interdit, soit je m’adapterai, soit je participerai à des manifestations pour signaler mon mécontentement. » On change plus facilement un comportement lorsqu’il devient illégal que quand il sert la communauté.

J’y reviens et je m’entête : la vie serait vraiment plus simple, agréable et légère si tout le monde rapportait son foutu panier.