Grâce à des capacités militaires renforcées durant l’ère Abe, le Japon joue aujourd’hui à nouveau un rôle de premier plan sur l’échiquier géopolitique de la région, faisant de plus en plus contrepoids au géant chinois sur les questions de défense et de sécurité.

Publié le 13 février
Benoit Hardy-Chartrand
Benoit Hardy-Chartrand Professeur auxiliaire à l’Université Temple au Japon et chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques*

Alors que les yeux de la planète sont rivés sur la Chine, où les Jeux olympiques d’hiver viennent de s’ouvrir, ceux des pays de la région Indo-Pacifique sont fixés sur le géant asiatique depuis déjà des années. Aux premières loges de la montée en puissance fulgurante de la Chine se trouve le Japon.

Longtemps leader économique incontesté de l’Asie grâce à une forte croissance après la Seconde Guerre mondiale, le Japon a perdu de son lustre dans les années 1990, marquant le début de deux « décennies perdues ». L’archipel nippon a vu la Chine prendre sa place en tant que deuxième puissance économique mondiale en 2010, ce qui a encore davantage ébranlé sa confiance.

Mais alors qu’au début de la dernière décennie, de nombreux observateurs croyaient le Japon condamné à jouer un rôle de second plan, une sorte de faire-valoir pour son allié américain, le pays effectue depuis une dizaine d’années une renaissance sur le plan de la sécurité et de la géopolitique en Indo-Pacifique. L’artisan principal de cette remontée a été l’ancien premier ministre Shinzo Abe, en poste entre 2012 et 2020, le plus long règne de l’histoire du pays. Depuis ses débuts en politique, Abe rêvait de faire du Japon un pays « normal », libéré du poids de sa défaite durant la Seconde Guerre mondiale.

Pendant presque huit ans au pouvoir, Abe a renforcé les capacités militaires du Japon et libéré les Forces d’autodéfense (nom officiel des forces armées japonaises) de certaines des contraintes qui limitaient leur champ d’action. Il a même cherché à amender la constitution pacifiste, imposée par les Américains en 1947 et qui empêche officiellement le Japon de posséder tout « potentiel de guerre ». En raison d’obstacles politiques, il a plutôt dû se contenter de la « réinterpréter », de manière à permettre aux Forces d’autodéfense d’agir de manière plus affirmée dans la région. Cela mènera des pays voisins – au premier plan la Chine et la Corée du Sud – à accuser Abe d’être révisionniste et d’entretenir des visées militaristes.

Aujourd’hui, 18 mois après la démission d’Abe pour des raisons de santé, son héritage continue de se faire sentir.

Même si l’économie bat toujours de l’aile, en grande partie en raison de la pandémie, le Japon est aujourd’hui un acteur beaucoup plus important sur les questions de défense et de sécurité dans la région Indo-Pacifique.

Tout en renforçant son étroite alliance militaire avec les États-Unis, le Japon joue aujourd’hui un rôle de leader régional à part entière. Il est notamment actif dans la surveillance des activités illégales de la Corée du Nord en haute mer et a augmenté sa présence en mer de Chine méridionale, où des conflits territoriaux et maritimes opposent la Chine à Brunei, la Malaisie, les Philippines, Taiwan et le Viêtnam. En plus de son alliance avec les États-Unis, le Japon est un membre du Dialogue quadrilatéral sur la sécurité (le « Quad »), un partenariat incluant les États-Unis, l’Australie et l’Inde, tous des pays dont les relations avec la Chine se sont récemment envenimées. Outre ses liens avec les puissances régionales, le Japon a également renforcé ses relations en matière de défense avec plusieurs partenaires régionaux, dont l’Australie, les Philippines et le Viêtnam.

C’est possiblement dans ses relations avec la Chine, résolument complexes et souvent tendues, que l’assurance grandissante du Japon est la plus visible. Si Tokyo cherche à maintenir des rapports stables avec son voisin, compte tenu de l’importance cruciale du marché chinois pour sa santé économique, il est aujourd’hui beaucoup plus porté à critiquer les actions et politiques de Pékin et à y résister.

Traditionnellement peu enclin envers la diplomatie du porte-voix, le Japon a récemment critiqué ouvertement la Chine pour le resserrement de son emprise sur Hong Kong ainsi que pour les violations des droits de la personne dans le Xinjiang, province chinoise où, selon les estimations, sont détenus dans des camps des centaines de milliers de Ouïghours, une minorité musulmane.

Le gouvernement japonais est également de plus en plus critique des pressions grandissantes exercées par la Chine sur Taiwan, l’île démocratique que Pékin promet de ramener sous son contrôle. Un possible conflit armé entre la Chine et Taiwan pourrait forcer une intervention américaine, avec l’implication probable du Japon. Certains ténors de l’élite politique japonaise, dont l’ancien premier ministre Abe, appuient ouvertement l’idée d’un rôle militaire pour le Japon dans un tel scénario. Une proposition impensable il y a 10 ans.

* L’auteur est également collaborateur au CERIUM

Plus près qu’on pense

Le Canada cherche depuis des années à accroître sa présence en Indo-Pacifique, et devrait faire enfin connaître cette année sa stratégie pour la région. Le Japon pourrait être un partenaire de choix dans sa mise en œuvre. En outre, la façon dont le Japon gère ses relations avec Pékin pourrait offrir des leçons au Canada, qui cherche lui aussi à redéfinir son approche face à la Chine.

Pour aller plus loin

L’ouvrage The Abe Legacy – How Japan Has Been Shaped by Abe Shinzo (Lexington Books, 2021)

Consultez le résumé du livre (en anglais)

L’analyse « La vision japonaise du monde : un horizon qui s’étend », Le Grand Continent, août 2020

Lisez l’analyse

L’analyse « Bilan contrasté de l’ère Abe : tensions domestiques, succès diplomatiques », Institut français des relations internationales, août 2020

Lisez l’analyse

La conférence en ligne Japan’s Security Renaissance (Danish Institute for International Studies, YouTube, 21 juin 2017)

Regardez la conférence (en anglais)