Les JO de Pékin qui s’ouvriront le 4 février ne doivent pas occulter les autres compétitions menées par la Chine. Loin des podiums olympiques, c’est sur le terrain de la technologie et des normes numériques que le géant asiatique met tout en œuvre pour être le numéro un mondial.

Publié le 30 janvier
Adrien Savolle
Adrien Savolle Chargé de recherche sur l’Asie au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

Depuis 2013, la Chine est le premier investisseur en recherche et développement dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA), et sa volonté affichée est d’en être le leader incontesté dès 2030.

Pour y arriver, les entreprises chinoises ont noué de nombreux partenariats avec des universités étrangères, dont plusieurs au Québec. Elles utilisent également des données captées par les caméras de surveillance installées partout dans le monde et en récoltent grâce à des applications téléchargées innocemment sur nos téléphones « intelligents ».

Or, si les entreprises chinoises cherchent le profit, le Parti communiste chinois (PCC) leur a récemment rappelé que leur premier devoir était de le servir.

La Chine expérimente ainsi un régime autoritaire numérique dans lequel se déploie, comme en Occident, un « capitalisme de surveillance », en vertu duquel des entreprises épient les comportements des individus pour transformer leurs besoins et vendre des produits.

Cette autocratie numérique ne peut toutefois s’ériger que grâce au concours des entreprises occidentales. Le PCC utilise ainsi des plateformes occidentales pour établir, par exemple, un contre-discours sur de multiples affaires, allant des « camps de rééducation » du Xinjiang aux îlots militarisés en mer de Chine méridionale. Critiqué, Twitter essaie bien depuis 2019 de bloquer les faux comptes établis en Chine, mais il suffit d’observer les comptes officiels chinois et leurs publications pour connaître les sujets qui dérangent Pékin. Et comme dans la vie réelle, les messages publiés sont de plus en plus acrimonieux, ne discutant plus des interprétations ou de la validité des données produites, mais attaquant et discréditant personnellement les individus et les organismes qui publient les informations dérangeantes.

Il n’est d’ailleurs pas anodin que la deuxième source de revenus nets de Facebook (interdit en Chine) provienne de publicités ciblées émanant de Chine continentale.

Évidemment, ces entreprises cherchent à générer des profits, mais que voulons-nous faire des outils créés par les algorithmes ? Le « capitalisme de surveillance » doit-il perdurer ou les autorités doivent-elles réguler les acteurs du secteur ? Doit-on permettre à ces entreprises de collaborer avec le PCC ? Les réponses à ces questions ne sont pas simples, de très nombreux produits de ces sociétés occidentales étant fabriqués en Chine. Pourtant, il est urgent d’y réfléchir lucidement, car ce sont des changements structurels pérennes qui se mettent en place par le truchement du numérique, et le problème que pose la Chine en matière de technologie numérique dépasse largement ce cadre.

En effet, grâce aux « Routes de la soie numériques » officialisées en 2015, et aux villes intelligentes de manufacture chinoise qui se disséminent sur l’ensemble des continents, ce sont, outre les risques d’espionnage et de mise à l’arrêt des systèmes installés en cas de désaccord avec le pays, des manières de gouverner et la mise en place d’un autoritarisme numérique qui se profilent déjà dans plusieurs pays d’Asie centrale. Si le risque d’utiliser des technologies étrangères est inhérent à la pratique, les produits numériques chinois, bien que souvent plus efficaces et moins coûteux que leurs homologues disponibles, incorporent des valeurs et des procédures spécifiques qui, à l’image de ce qui se passe en Chine, peuvent être mobilisées pour appliquer des méthodes concrètes de gestion autoritaire des populations à travers les informations récoltées au moyen des objets connectés.

Ce n’est donc pas un hasard si le pays investit tant dans le secteur. Après avoir échoué à remplacer le WiFi par la WAPI (norme nationale chinoise pour les réseaux locaux sans fil adoptée en 2003), la Chine installe à travers ses produits ses propres normes technologiques en esquivant l’Organisation internationale de normalisation, la Commission électrotechnique internationale et l’Union internationale des télécommunications dans de nombreux pays (Russie, Biélorussie, Serbie, Mongolie, Cambodge, Malaisie, Kazakhstan, Éthiopie, Grèce, Suisse, Turquie…). Or, les normes technologiques ne sont ni du matériel ni des logiciels particuliers, mais bien des directives nécessaires au développement de produits compatibles les uns avec les autres. Ainsi, la diffusion de ces normes en dehors des cadres décidés internationalement donne un avantage concurrentiel considérable aux entreprises chinoises, et se produit dans un contexte dans lequel le pays est devenu en 2019 le premier déposant international de brevets (ce qui assure également des redevances sur toute recherche utilisant les propriétés intellectuelles déposées).

Par le secteur numérique, la Chine est en train de changer les règles du commerce au niveau mondial, et elle ne compte pas s’arrêter là, la dématérialisation de sa monnaie visant entre autres à contourner le dollar américain dans les transactions internationales.

Alors que le monde entier tourne son regard vers Pékin pour les Jeux olympiques d’hiver, soyons conscients que cette compétition des normes et des technologies aura des répercussions bien plus importantes que le nombre de médailles obtenues par le pays hôte.

Plus près qu’on pense

En 2019, Google abandonne temporairement (et sous la pression) son projet Dragonfly, version du moteur de recherche respectant les directives des autorités chinoises. En 2021, le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) demande aux universités de faire preuve de prudence dans leurs partenariats avec Huawei alors que de nombreux centres de recherche au pays sont financés par cette entreprise. La même année, Facebook annonce avoir démantelé un réseau de pirates chinois qui utilisait sa plateforme pour surveiller des expatriés ouïghours.

Pour aller plus loin

Agnès Boschet et al., 2019, La Chine digitale, Versailles, V. A. Éditions

Emmanuel Lincot, 2019, « Les nouvelles routes de la soie du numérique et le défi de l’intelligence artificielle », Nectart

Julien Nocetti, 2018, « La Chine, superpuissance numérique ? Un nouveau champ de compétition et d’affrontement », de T. de Montbrial et D. David (dir.), dans Les chocs du futur, Paris, Dunod

Shoshana Zuboff, 2020, L’âge du capitalisme de surveillance, Paris, Zulma

France culture, À l’ère de la surveillance numérique