Occasion en or pour la Chine de soigner son image de grande puissance mondiale, l’organisation des Jeux d’hiver comporte pour Pékin son lot d’obstacles, d’ordre à la fois politique, sportif et logistique.

Publié le 23 janvier
Yann Roche
Yann Roche Titulaire par intérim de la Chaire Raoul-Dandurand, président de l’Observatoire de géopolitique et professeur au département de géographie de l’UQAM

Les Jeux olympiques d’hiver 2022 débuteront le 4 février prochain à Pékin. Présentés comme l’évènement incontournable de ce début d’année, ces Jeux vont bien au-delà de leur dimension purement sportive et comportent des enjeux considérables pour le régime chinois.

Un des derniers exemples en date a été la controverse entourant le boycottage diplomatique décrété par les États-Unis et leurs alliés les plus proches, dont le Canada. En effet, pour protester contre le traitement réservé par le gouvernement chinois à la minorité musulmane ouïghoure, de nombreux pays, dont les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Lituanie et le Japon, n’enverront pas de représentants officiels à Pékin. Cette mesure, qui a le mérite de ne pas léser les athlètes comme le ferait un boycottage sportif, aura vraisemblablement un impact surtout symbolique (ce que lui ont reproché certains pays qui n’ont pas suivi le mouvement). Elle aura toutefois réussi à irriter la Chine, qui a vigoureusement condamné cette politisation des Jeux.

Le Comité international olympique (CIO) s’est toujours officiellement opposé à cette politisation, qui est pourtant indissociable de l’ampleur prise par cet évènement au fil des décennies. Du célèbre exemple de la récupération politique des Jeux de Berlin en 1936 aux boycottages de ceux de Moscou en 1980 puis de Los Angeles en 1984⁠1 en passant par le défilé des deux Corées sous un drapeau unifié à PyeongChang en 2018, les Jeux olympiques ont toujours été politiques, n’en déplaise au CIO. Les pays organisateurs profitent d’ailleurs largement de la visibilité que le plus grand évènement sportif de la planète offre pour faire leur propre promotion à l’international, par des gestes spécifiques ou simplement en tirant profit de l’excellence des résultats sportifs de leurs athlètes. Et cette récupération n’est pas le propre des régimes autoritaires.

Organiser les Jeux d’hiver 2022 est donc pour la Chine une occasion de renforcer sa position sur la scène internationale. Tenir les Jeux d’hiver, moins universels que leur pendant estival⁠2, n’est néanmoins qu’une des facettes de la stratégie globale de la République populaire : ces dernières incluent entre autres le projet des nouvelles routes de la soie, la concurrence commerciale accrue avec les États-Unis ou encore l’offensive diplomatico-économique déployée depuis des années en Afrique.

L’objectif est de conforter la place du pays comme puissance de premier plan, et le rôle du sport dans cette stratégie globale, s’il n’est pas majeur, n’est pas négligeable.

Malgré la volonté inébranlable du régime de Pékin, de nombreux écueils – politiques, sportifs et logistiques – se dressent. La situation des Ouïghours a suscité une formidable controverse internationale, à laquelle le gouvernement chinois a répondu en niant tout d’abord tout mauvais traitement, parlant de calomnies à son égard, puis en précisant qu’il s’agit d’affaires internes, ne concernant aucunement les Occidentaux qui, États-Unis en tête, n’ont pas de leçons à donner en matière de droits de la personne. Au-delà de ce tragique dossier, d’autres défis se sont dessinés. Lorsque, en 2015, le CIO avait attribué l’organisation des Jeux de 2022 à Pékin aux dépens de la ville kazakhe d’Almaty, bien des observateurs avaient émis des réserves. La Chine n’a pas de tradition de sports d’hiver et sa capitale ne semblait pas bénéficier des conditions naturelles nécessaires (climat, proximité de montagnes) pour organiser un évènement aux caractéristiques si spécifiques. Avec son efficacité coutumière, la Chine, qui n’a pas à composer avec les contestations populaires visant les coûts économiques et environnementaux de nouvelles infrastructures, annonça la construction de lignes ferroviaires reliant Pékin à deux sites montagneux distants de 80 et 180 km, pour les épreuves de ski. Et pour pallier l’absence de neige dans ces lieux, le gouvernement a prévu de produire d’énormes quantités de neige artificielle… dans des régions où l’eau est rare. La Chine est également loin d’être une puissance sportive aux Jeux d’hiver. Si elle a terminé au 2rang du tableau des médailles à Tokyo il y a quelques mois, elle ne pointait qu’en 16position il y a quatre ans aux Jeux d’hiver de PyeongChang. Neuf médailles, dont une seule d’or, ne constituent pas en soi une mauvaise performance – c’était même mieux que la Finlande ! Mais ce résultat est loin des 39 médailles de la Norvège, et surtout bien en deçà de celui des adversaires asiatiques, que ce soit la Corée du Sud (7e, 17 médailles) ou le Japon (11e, 13 médailles).

Les sportifs chinois devront donc se hisser dans le classement au niveau des pays occidentaux, qui dominent traditionnellement les Jeux d’hiver, mais aussi et surtout pour se placer devant les rivaux asiatiques.

Faisant face à la contestation occidentale et à d’importants enjeux organisationnels, auxquels est venu s’ajouter le variant Omicron, la Chine aura à relever, dans quelques jours, d’importants défis. Quoi qu’il advienne, la victoire diplomatique est déjà officiellement annoncée, mais sa réalité dépendra de la manière dont ces enjeux seront surmontés, y compris sur le plan sportif.

1. En 1980, les Jeux de Moscou ont été boycottés par les États-Unis et une majorité de leurs alliés ; quatre ans plus tard, les Soviétiques ont répliqué en boycottant à leur tour les Jeux de Los Angeles.

2. La capitale chinoise, qui a déjà organisé les Jeux d’été de 2008, est la première ville qui aura accueilli des Jeux d’été et d’hiver.

Plus près qu’on pense

En février 2021, à l’initiative du député Alexis Brunelle-Duceppe, une lettre signée par une trentaine de personnes, dont des élus représentant tous les partis du Parlement d’Ottawa et de l’Assemblée nationale québécoise, a été envoyée au CIO pour demander de déplacer les Jeux ailleurs qu’en Chine, pour cause de manquements aux droits de la personne des Ouïghours. Quelques jours plus tard, les députés fédéraux votaient une motion assimilant ces manquements à un génocide, ce qui a provoqué de vigoureuses protestations de la part du gouvernement chinois.

Pour aller plus loin

JO politiques. Sport et relations internationales, un livre de Pascal Boniface paru chez Eyrolles en 2016

« Signaling soft power through medal success : China as an example », un article (en anglais) de Dongfeng Liu, paru dans la revue Sport in Society en 2020

« Des Jeux olympiques à la Coupe du monde de football. Le mirage du sport apolitique », un chapitre de Yann Roche paru dans l’ouvrage de 2020 Sport et société – Perspectives conceptuelles et enjeux d’action aux échelles québécoise, canadienne et internationale, dirigé par Romain Roult, Denis Auger et Marc André Lavigne

« Géopolitique et rivalités olympiques » : table ronde en ligne de l’Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand, le mercredi 26 janvier à 12 h 30