Au Kazakhstan, les manifestations citoyennes ont ébranlé un pays longtemps considéré comme le plus stable d’Asie centrale.

Publié le 16 janvier
Hélène Thibault
Hélène Thibault Chercheuse invitée au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, professeure de science politique à l’Université Nazarbayev, au Kazakhstan

Sur fond de soulèvement populaire sans précédent se dessine aussi une lutte entre élites qui prend des airs de révolution de palais, dont l’issue s’est soldée par l’intervention de troupes étrangères, surtout russes. Cet épisode politique turbulent révèle la fragilité des États autoritaires tout en montrant que les organisations de sécurité contribuent au maintien de l’autoritarisme.

Les manifestations qui ont débuté le 2 janvier dans l’ouest du Kazakhstan, région productrice de pétrole et de gaz, sont le résultat d’un mécontentement populaire lié à l’augmentation de 100 % du prix du gaz liquéfié, utilisé comme carburant par de nombreux automobilistes. Elles ont fait tache d’huile dans toutes les grandes villes de ce pays de la taille de l’Europe de l’Ouest, mais avec une population de seulement 18 millions d’habitants. Rapidement, les protestataires ont demandé des réformes politiques visant à améliorer les conditions de vie et à contrer la corruption, qui y est endémique. Devant l’escalade de violence dans l’ancienne capitale et centre économique, Almaty, le gouvernement kazakhstanais a demandé l’intervention de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), un peu l’équivalent de l’OTAN pour six pays d’ex-URSS.

Ce qui était une crise politique interne est donc devenu un enjeu géopolitique qui aura des conséquences à long terme sur la politique intérieure du Kazakhstan, mais aussi sur les dynamiques régionales.

L’ampleur des manifestations et l’escalade de la violence au Kazakhstan ont pris de court tous les observateurs. Après avoir régné sur le pays pendant 28 ans, le président Noursultan Nazarbaïev a démissionné de son poste en mars 2019 et l’élection de son successeur, Kassym-Jomart Tokaïev, a provoqué des manifestations de petite envergure qui se sont rapidement éteintes.

Cet immense pays multiethnique était de loin le plus stable de la région et affiche des niveaux économiques nettement supérieurs à ceux de ses voisins, comme le Kirghizstan et le Tadjikistan, qui comptent parmi les pays les plus pauvres du monde. L’État a investi beaucoup dans les infrastructures au cours des 30 dernières années, en construisant notamment une flamboyante capitale à Astana, rebaptisé Nur-Sultan par Tokaïev en mars 2019 en l’honneur de Noursultan Nazarbaïev. Cependant, il existe une grande disparité entre les villes et les campagnes, où les infrastructures comme les routes, les écoles et les hôpitaux sont sous-financées. L’inflation galopante depuis l’été 2021, couplée à la hausse des prix du gaz liquéfié, a fait déborder le vase.

Fragilité de l’autoritarisme en Asie centrale

Au Kirghizstan voisin, on compte déjà trois renversements de gouvernement depuis 2005. Dans un pays plus pauvre où le pouvoir est moins centralisé, la compétition entre élites et l’exaspération citoyenne expliquent cette instabilité politique. Au Kazakhstan, le gouvernement pouvait au moins compter sur un certain succès économique. Cependant, il semble que la population, ayant pleinement conscience de la richesse générée par les revenus du pétrole, du gaz et des minerais, ne pouvait plus tolérer les inégalités économiques et les injustices générées par la corruption. L’excès de confiance des autorités les a menées à négliger les signes précurseurs du mécontentement populaire.

PHOTO STANISLAV FILIPPOV, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

L’ancien homme fort du pays, Nursultan Nazarbaïev (à droite), 81 ans, sert la main du président Kassym-Jomart Tokaïev en 2019

Ces manifestations révèlent la fragilité des régimes autoritaires. Dans une perspective régionale, ces évènements feront certainement réfléchir les présidents de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan, plus autoritaires et plus pauvres. Or, les révoltes populaires sont rarement suffisantes pour provoquer des changements de régime. C’est souvent la fragmentation des élites qui détermine l’issue d’un conflit politique.

Les manifestations au Kazakhstan semblent avoir mis en branle une escalade de la violence qui peut s’apparenter à une manifestation publique de la compétition entre élites.

Après avoir accusé des terroristes formés à l’étranger d’être à l’origine des violences, le 10 janvier, le président Kassym-Jomart Tokaïev a plutôt parlé de « tentative de coup d’État ». Même si Nazarbaïev n’est plus président depuis deux ans, il conservait jusqu’à la semaine dernière des fonctions officielles au sein de l’important Conseil de sécurité, alors que lui-même et sa famille bénéficiaient d’une immense influence sur les activités économiques et politiques du pays. Certains observateurs estiment que la garde rapprochée de Nazarbaïev a voulu profiter du chaos ambiant pour réaffirmer son autorité sur l’appareil d’État.

PHOTO ARCHIVES REUTERS

Karim Massimov, ancien chef des services de sécurité aujourd’hui accusé de trahison

Une purge politique semble désormais en cours : Karim Massimov, ancien chef des services de sécurité très proche de Nazarbaïev, a été arrêté pour trahison alors que trois de ses proches alliés ont été retrouvés morts au cours des derniers jours. De son côté, Nazarbaïev est invisible depuis le début des troubles.

Solidarité régionale autoritaire

  • Le président russe Vladimir Poutine participant avec d’autres chefs d’États membres de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) à une réunion d’urgence sur la crise au Kazakhstan, le 10 janvier dernier

    PHOTO ALEXEY NIKOLSKY, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Le président russe Vladimir Poutine participant avec d’autres chefs d’États membres de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) à une réunion d’urgence sur la crise au Kazakhstan, le 10 janvier dernier

  • Soldats russes déployés au Kazakhstan. Les forces de l’OTSC y sont venus mater la révolte, avec succès.

    PHOTO ALEXANDR BOGDANOV, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Soldats russes déployés au Kazakhstan. Les forces de l’OTSC y sont venus mater la révolte, avec succès.

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Tout laisse croire que Tokaïev, n’ayant pas confiance en ses propres forces de sécurité, a fait appel à l’OTSC pour maintenir et consolider son autorité sur l’appareil étatique. Abondamment critiquée pour ses relations plus que tendues avec l’Ukraine, la Russie, en tant que membre dominant de l’OTSC, se voit offrir une belle occasion de réaffirmer son rôle de puissance stabilisatrice dans une sphère d’influence qu’elle domine déjà.

Cependant, cette intervention révèle une tendance : les États autoritaires fragilisés par des soulèvements populaires, comme la Biélorussie en 2021 et le Kazakhstan aujourd’hui, peuvent compter sur une solidarité régionale autoritaire qui visera à maintenir le statu quo.

C’est d’ailleurs aussi sans doute pour cette raison que la Chine voisine, partenaire économique importante du Kazakhstan, a offert son appui aux actions de l’OTSC. Cette solidarité autoritaire participe au phénomène inquiétant de diffusion et de consolidation de l’autoritarisme qui a lieu dans le monde depuis le début du XXIsiècle.

Plus près qu’on pense

De 2018 à 2021, le cycliste Hugo Houle, originaire de Sainte-Perpétue, a été membre de l’équipe établie au Kazakhstan Astana Pro Team, gagnante du Tour de France en 2009 et en 2014. Une entreprise de Rivière-du-Loup, Premier-Tech, est d’ailleurs devenue actionnaire de l’équipe en 2020, mais des désaccords avec les partenaires kazakhstanais ont mis fin à la collaboration un an plus tard.

Pour aller plus loin

  • Grand tour d’horizon des enjeux sociopolitiques en Asie centrale avec Hélène Thibault
  • Ce qui se passe au Kazakhstan est « un bouleversement politique inattendu » : entretien avec Hélène Thibault
  • Perspective comparée des émeutes parue dans Foreign Policy
  • Actualités de l’Asie centrale à travers des articles d’analyse et des balados