Un cycle entamé il y a 220 ans pourrait avoir trouvé sa conclusion le 6 janvier 2021.

Publié le 9 janvier
Christophe Cloutier-Roy
Christophe Cloutier-Roy Chercheur postdoctoral et directeur par intérim de l’Observatoire sur les États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand

Le 4 mars 1801 aux premières lueurs de l’aube, un petit homme aigri quitte la Maison-Blanche pour regagner son Massachusetts natal. John Adams, un des Pères fondateurs des États-Unis et deuxième président de l’histoire du pays (1797-1801), est alors un homme humilié, qui a perdu quelques mois plus tôt sa campagne de réélection aux mains de Thomas Jefferson, dont l’inauguration est prévue le jour même. Ne se sentant pas la force d’assister à la consécration de son rival, Adams a quitté la capitale à quelques heures de la fin officielle de son unique mandat.

Nous pourrions être tentés de voir là l’expression du ressentiment d’un mauvais perdant, mais ce serait perdre de vue l’importance de ce qui se joue alors. Tous les spécialistes de la démocratisation le savent : la première passation du pouvoir d’un parti à l’autre constitue un test crucial pour une démocratie naissante. En reconnaissant le verdict des urnes et en cédant volontairement le pouvoir, Adams vient d’assurer aux États-Unis leur première passation pacifique du pouvoir présidentiel, établissant ainsi un précédent qui sera une des bases les plus solides de la démocratie américaine.

Dans cette république fondée sur le rejet de la tyrannie et du pouvoir personnel, nul président vaincu par les urnes ne cherchera à s’accrocher au pouvoir.

Malgré l’amertume de la défaite, ni Herbert Hoover (1933), ni Gerald Ford (1977), ni Jimmy Carter (1981), ni George H. Bush (1993), pour prendre des exemples parmi les plus récents, n’ont songé à contester leur défaite. Même Al Gore, le vice-président de Bill Clinton dont la défaite en 2000 a été décidée par une poignée de voix en Floride et confirmée par une décision controversée de la Cour suprême, a rendu les armes et renvoyé chez eux ses partisans déçus.

Adams, Hoover, Ford, Carter, Bush : aucun de ces vaincus n’a prétendu que l’élection était truquée ; aucun n’a demandé à des groupes armés de se « tenir prêts » ; aucun n’a annoncé prématurément sa victoire avant le dévoilement des résultats pour créer de la confusion ; aucun n’a contacté des responsables électoraux pour leur demander de « trouver » les voix manquantes pour remporter un État ; aucun n’a demandé à son vice-président, chargé d’officier au comptage des voix du Collège électoral par le Congrès, d’infirmer le résultat de l’élection. Surtout, doit-on le rappeler, aucun de ces présidents déchus n’a agité ses partisans pendant des semaines, voire des mois et des années, les poussant de façon délibérée ou non (le rapport de la commission spéciale de la Chambre devrait éclaircir ce point) à attaquer le Capitole pour interrompre le décompte des voix, un exercice au cœur du rituel pluriséculaire de transition pacifique du pouvoir.

Alors qu’on souligne cette semaine le premier anniversaire de l’attaque du Capitole par des émeutiers, on peut se demander si la date du 6 janvier 2021 n’entrera pas dans l’histoire comme marquant la fin d’un cycle, celui qui s’est entamé 220 ans plus tôt lorsqu’un autre président à l’orgueil blessé a choisi, lui, de se plier aux règles du jeu qui prévalent dans un régime républicain.

Les raisons de s’inquiéter ne manquent pas quand on observe le peu d’empressement de la majorité des élus républicains à condamner les évènements de janvier dernier pour plutôt soutenir plus ou moins ouvertement les allégations non fondées et improbables d’une fraude massive qui aurait permis la victoire de Joe Biden en novembre 2020.

Devant le cynisme de plus en plus décomplexé des dirigeants du Grand Old Party se dresse l’impuissance d’un Parti démocrate affaibli par ses divisions, s’accrochant à ses majorités infimes au Congrès et incapable de s’imposer là où se joue et continuera de se jouer l’avenir de la démocratie américaine et de tant d’autres enjeux, soit dans les législatures d’État et à la Cour suprême.

Malgré ce climat inquiétant, annoncer la fin du régime démocratique en cas d’une victoire républicaine (légitime ou non) en 2024, comme plusieurs se plaisent à le faire depuis des mois, est prématuré. La démocratie américaine, bien qu’imparfaite, bénéficie de nombreux avantages qui favorisent son maintien : une Constitution durable axée sur la séparation des pouvoirs et la protection des droits individuels, aujourd’hui pratiquement inamendable (conséquence de la polarisation politique) ; une structure fédérale rigide qui garantit aux États leurs droits face aux interventions illégitimes du gouvernement national ; un système politique relativement ouvert à la participation des citoyens ; et un corps civique rompu aux pratiques démocratiques. Cependant, on dit que le pire n’est jamais certain, bien qu’il soit toujours possible. Seul l’avenir nous dira si John Adams avait tort ou raison lorsqu’il affirmait : « La démocratie ne dure jamais longtemps. Elle se corrompt, elle s’épuise et finit par s’assassiner. Il n’y a jamais eu de démocratie qui n’a pas commis de suicide. »

Plus près qu’on pense

L’assaut contre le Capitole s’est déroulé dans un contexte international marqué par un recul mondial de la démocratie, comme l’a montré le dernier rapport annuel de l’ONG Freedom House intitulé Democracy Under Siege. Le Canada échappe pour l’instant à cette tendance, mais garde les yeux rivés sur son voisin américain. Certains politiciens ont déjà tenté, avec un succès mitigé, d’importer le style populiste et abrasif de l’ancien président Trump.

Pour aller plus loin

American Elections : Wicked Game (Wondery/Lindsay Graham) : chaque épisode de ce balado relate une des élections présidentielles ayant eu lieu de 1789 à 2020.

L’ouvrage de Bob Woodward et Robert Costa, Peril (Simon & Schuster, 2021), raconte en détail les derniers mois de la présidence Trump pendant la période de transition.

Pour comprendre le rapport ambivalent des Pères fondateurs des États-Unis par rapport à la démocratie, lisez Démocratie : histoire politique d’un mot (Lux, 2013) de Francis Dupuis-Déri.

Freedom House, Democracy Under Siege, 2021. Dernier rapport annuel de l’ONG Freedom House sur l’état de la démocratie dans le monde.

Consultez le rapport de Freedom House en ligne