Y a-t-il moyen d’aborder un sujet sérieux avec Normand Brathwaite sans se faire raconter une série d’anecdotes divertissantes entremêlées d’éclats de rire ? Pas vraiment.

Marie-Eve Fournier
Marie-Eve Fournier La Presse

N’empêche, son regard sans tabou sur l’argent, le succès, la santé mentale et le bonheur inspire la réflexion. Comme très peu d’autres personnalités publiques, il a su aborder ces sujets délicats et personnels. Presque toujours à la blague, même quand il n’avait pas le cœur à rigoler.

Rappelez-vous quand il a annoncé en direct à la télé qu’il souffrait d’une dépression, en plein gala des prix Gémeaux. L’étonnant aveu a sans doute ouvert des portes et quelques esprits obtus. Le contraste entre son bonheur apparent et son état réel était trop saisissant pour laisser indifférent.

Quinze ans plus tard, le gardien de but Carey Price suscite l’admiration parce qu’il a réclamé du soutien pour prendre soin de sa santé mentale. On est bien loin du malaise. L’animateur-musicien-acteur se réjouit qu’on commence à « accepter la maladie mentale », et qu’on cesse de voir ça comme « une faiblesse ». Mais il ne se considère pas comme un précurseur ayant pu contribuer au changement de mentalités.

Je me vois juste comme quelqu’un qui a toujours été obligé d’avoir de l’autodérision parce que j’étais noir et que j’avais de l’argent.

Normand Brathwaite

Normand Brathwaite jure qu’il a maintenant trouvé l’équilibre. Son sommeil demeure tout de même agité. « Quand je me couche, il y a du monde à qui j’en veux et il y a du monde qui m’en veut. Je me bats. Mon oreiller est dans le corridor ! », illustre-t-il. Tout le contraire de son amoureuse des 30 dernières années, Marie-Claude Tétreault, qui « aime tout le monde » et dort sans faire bouger les draps.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Un café avec Normand Brathwaite au Café des récoltes

Grand émotif, il n’a pas le bonheur facile. Sur scène, il n’a presque jamais éprouvé de plaisir, la pression prenant toute la place, dit-il avec une certaine tristesse dans le regard. Quel paradoxe, quand même, pour quelqu’un qui a connu le succès grâce à son infinie capacité à faire rire…

Si sa situation financière enviable a été une source inépuisable de blagues au fil des décennies, elle n’a pas eu que de bons côtés. « J’ai perdu beaucoup d’amis. Au Québec, il y a beaucoup de jalousie. […] J’ai des amis qui me sont infidèles parce qu’ils ne sont plus capables de me voir autant travailler. J’aimerais mieux qu’ils me disent : “Ça me fait un peu chier, Normand, tout ce qui t’arrive” plutôt que de ne rien dire », se désole Normand Brathwaite, sans toutefois s’en plaindre.

Il est tout aussi heurté, sinon plus, par les commentaires passés à sa femme Marie-Claude, productrice. « Elle avait déjà été régisseuse et technicienne. Donc, elle payait bien son monde. Elle savait c’était quoi, faire ces métiers-là avec des enfants. Mais elle se faisait dire : “Heille, tu peux me donner plus. Mon mari à moi n’est pas millionnaire !” » Lasse, elle a décidé de se concentrer uniquement sur le contenu et de tourner le dos à la gestion budgétaire.

Le rapport des humains avec la richesse – comme le succès – est souvent tordu, plein de malaises, d’envie, de non-dits. Normand Brathwaite l’a vite découvert au début de sa carrière quand ses payes lui ont permis, du jour au lendemain, de fréquenter de meilleurs restaurants que les jeunes de son âge.

« Je me suis mis à faire beaucoup d’argent, et mes chums m’aimaient moins. Comme si je ne le méritais pas ou que je le volais aux autres. Inévitablement, tu vieillis plus vite, car tu vas manger avec Monique Miller, tu fais partie d’une autre gang. »

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Un café avec Normand Brathwaite au Café des récoltes

Il a tout de même décidé de jouer franc jeu. Omniprésent au petit écran, il ne voulait pas « prendre le monde pour des caves ». C’était flagrant qu’il faisait beaucoup d’argent. Aussi bien l’assumer et en rire.

Mais pas question de faire des folies, des achats impulsifs sans compter. Même jeune, il se montrait beaucoup plus sage avec son budget que sur scène.

La première fois où on lui a offert de coanimer un gala, son cachet s’élevait à 50 000 $. Une fortune par rapport aux 12 $ que lui rapportait chaque match de la Ligue nationale d’improvisation (LNI). Il était ahuri, mais a donné sagement son chèque à sa comptable pour que la somme soit placée. Comme tous les autres. Il n’a pas le temps de dépenser ni besoin de grand-chose, relate-t-il.

Il s’achètera toutefois une maison de quatre étages rue Hôtel-de-Ville, à Montréal, au tout début de la vingtaine. Ce n’était pas un placement, encore moins de l’épargne forcée. Juste un endroit où vivre. Le jeune acteur ne craignait pas de manquer d’argent ou de travail. Les contrats s’enchaînaient à une vitesse folle, son revenu annuel dépassait déjà le million.

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Un café avec Normand Brathwaite au Café des récoltes

Quand on lui demande s’il s’est déjà payé une folie, sur un coup de tête, il ne lui vient qu’un exemple en tête : une vieille Volvo P1800 couleur crème payée 20 000 $, il y a une dizaine d’années. « C’est le plus bel objet que j’ai jamais vu. C’est un chef-d’œuvre. » Il s’est pointé à TVA pour faire la surprise à sa chère Marie-Claude. Tout le monde s’extasiait devant le véhicule. Mais l’élue de son cœur lui a annoncé que c’était trop ostentatoire pour elle. Normand a rapporté le bolide au concessionnaire une trentaine d’heures plus tard et perdu 8000 $ au change. « C’est le seul achat que j’ai fait sans réfléchir. »

L’homme de 63 ans a beau se trouver sage financièrement, il n’est pas du genre à lire ses relevés bancaires assidûment. Sa femme s’occupe de tout. Au point où il ne sait pas combien d’argent il possède ni comment il est placé. « C’est un choix personnel. Je ne suis pas à l’aise avec ça. Soit que je vais trouver que c’est bien trop, soit que ce n’est pas assez pour tout le travail que j’ai fait. »

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Un café avec Normand Brathwaite au Café des récoltes

Normand Brathwaite admet aussi ne pas connaître le prix des produits de base comme le litre de lait. Non pas parce qu’il dépense sans compter, mais simplement parce qu’il n’est « pas bon là-dedans ». Ce qui l’intéresse, c’est d’être généreux avec les gens qu’il aime et les causes qui lui tiennent à cœur. De faire plaisir et de se faire plaisir.

Ainsi, il a décidé de ne pas laisser de gros héritage à ses enfants. L’animateur de Belle et Bum a plutôt choisi de partager avec eux sa richesse, de son vivant. « S’ils ont besoin de quelque chose, ils le demandent. Ça fait des enfants qui ne sont pas là à attendre que tu crèves, et ça fait des enfants qui connaissent la valeur des choses », justifie-t-il.

Questionnaire sans filtre

Le café et moi : Vous êtes la première personne dans ma vie avec qui je prends un café ! Je n’en bois jamais. J’ai fait des ulcères d’estomac et je n’ai absolument pas le droit d’en boire.

Le don que j’aimerais posséder : Voler. Quand tu te promènes, disons, en hélicoptère Robinson 22, les portes ouvertes, c’est le feeling le plus proche de ça.

Ce qui me fâche le plus : Le mensonge, l’arrivisme, l’infidélité en amitié.

Ce qui m’attriste : Perdre un ami, pas parce qu’il décède. Si je pouvais leur dire ce que ça me fait… Quand il m’arrive quelque chose de bien et que mes amis ne sont pas contents, ça me casse en deux.

Sur ma pierre tombale, j’aimerais que l’on inscrive : Je vous l’avais dit que j’étais malade !

Qui est Normand Brathwaite ?

Né le 27 août 1958 à Montréal, il a grandi dans le quartier Rosemont–La Petite-Patrie.

Il commence sa carrière au sein de la Ligue nationale d’improvisation et au théâtre avant de faire le saut à la télévision, où il jouera la comédie et animera, surtout. Il fera aussi des publicités et des spectacles musicaux.

Émissions marquantes : Chez Denise, Peau de banane, Samedi de rire, Piment fort, Beau et chaud, Belle et Bum

Père de deux enfants (Édouard et Élizabeth), et il est aussi le beau-père de Mylène, la fille de sa conjointe, la productrice Marie-Claude Tétreault.

Au printemps 2021, il a reçu une médaille de l’Assemblée nationale pour sa contribution au rayonnement des femmes en musique.