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Philippe Mercure
Philippe Mercure La Presse

Q : J’aimerais vous faire part d’un inconfort en voyant que vos journalistes utilisent de l’information « publiée » sur la plateforme bioRxiv pour expliquer ou appuyer un point. Or, il ne s’agit pas d’une publication scientifique dans laquelle les articles ont été révisés par les pairs. Certains lecteurs moins avisés ne risquent-ils pas d’accorder plus de crédibilité à une information qu’elle n’en mérite réellement ?

Alexandre Leduc-Nadeau

R : Monsieur Leduc-Nadeau,

Vous soulevez une excellente question : bioRxiv (prononcez bio archive) et medRxiv (med archive) sont effectivement des plateformes de prépublication. Les articles qui s’y trouvent n’ont pas subi le long et rigoureux processus qui conduit à une publication dans une revue scientifique.

À l’origine, ces plateformes ont été créées pour stimuler les discussions entre les chercheurs avant la publication de leurs papiers. Elles étaient relativement inconnues des non-initiés avant que la COVID-19 ne fasse exploser leur popularité.

Le nouveau virus a provoqué une gigantesque demande pour les nouvelles informations… et un goulot d’étranglement dans le processus de publication. À peu près tous les infectiologues, microbiologistes et spécialistes de santé publique se sont lancés dans des recherches sur la COVID-19, travaillant souvent nuit et jour pour faire progresser les connaissances.

En parallèle à leurs propres recherches, ils ont été inondés d’articles de leurs pairs à réviser. Ils ne fournissaient tout simplement pas.

Entre janvier et avril 2020, pas moins de 6700 articles sur la COVID-19 ont ainsi été déposés sur des plateformes de prépublication, sans avoir été révisés par des pairs. Il est clair que cela a favorisé la diffusion d’informations essentielles sur le virus, tant parmi les chercheurs qu’au sein du public (souvent par l’entremise des médias).

Mais il y a aussi eu des dérives. Une étude, maintenant retirée, de bioRxiv, affirmait par exemple que le virus de la COVID-19 contenait du matériel génétique similaire à celui du VIH. Cela a servi de carburant à la thèse voulant que le virus ait été fabriqué par l’homme et relâché de façon délibérée. L’immense engouement pour l’hydroxychloroquine a aussi été alimenté par des résultats provenant d’études menées rapidement, mais peu solides.

Les plateformes bioRxiv et medRxiv ont réagi en resserrant les filtres de ce qu’elles acceptent sur leurs sites ; bioRxiv affiche aussi désormais un bandeau jaune sur chaque article rappelant que son contenu n’a pas été révisé par les pairs.

Dans une lettre d’opinion publiée dans la prestigieuse revue Science, le chercheur de McGill Jonathan Kimmelman et un collègue américain soutiennent qu’on ne devrait pas abaisser les critères de recherche à cause de la pandémie.

Lisez l’article de Science (en anglais)

Mais plusieurs se réjouissent du fait que les prépublications permettent une diffusion rapide et gratuite de la science.

Lisez un plaidoyer en ce sens (en anglais)

Quant aux médias, ils se retrouvent devant un choix difficile : attendre des certitudes ou rapporter l’état des connaissances tel qu’il se développe, quitte à rectifier le tir au besoin. La plupart ont choisi la deuxième option. Dans un monde idéal, cela se fait en mettant chaque fois en contexte les études citées et en rapportant les limites de celles-ci.