Je me souviens du ciel parfaitement bleu. Je me souviens du bruit des pneus sur la travée métallique du pont Victoria m’obligeant à monter le volume de la radio. Toujours la même chose : dès qu’on veut vraiment écouter un truc à la radio, il y a une interférence.

Yves Boisvert
Yves Boisvert La Presse

Mais ce qui m’empêchait d’entendre, c’étaient les mots eux-mêmes. Ils formaient une image irrecevable.

Un avion encastré dans le World Trade Center ? J’imaginais un pilote cinglé dans un Cessna.

Deux avions, c’était un acte de guerre.

PHOTO CHANG W. LEE, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Les tours jumelles enflammées après avoir été percutées par deux avions de ligne.

Le mot « terrorisme » semblait immédiatement caduc devant l’ampleur de l’évènement. Jamais les États-Unis n’avaient subi un tel assaut. Quand les Japonais ont attaqué Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, ils ont fait 2403 morts. Presque autant que le 11-Septembre, mais dans une base militaire de l’archipel d’Hawaii, territoire lointain et exotique au milieu du Pacifique, territoire américain qui n’était pas même un État.

Je me souviens du ciel parfaitement bleu parce que c’était exactement le même à New York. Un ciel voisin, quasiment chez nous.

Je m’en souviens aussi parce qu’en revoyant mille fois les images de ces gros porteurs qui enflamment les tours jumelles, la partie animale de mon cerveau réclame une sorte d’avertissement météorologique qui ne vient jamais.

Dans ses Notes d’Hiroshima, l’écrivain Kenzaburō Ōe cite la dernière ligne d’un journal intime trouvé après l’explosion de la bombe atomique américaine : « Aube magnifique, ciel pourpre. »

Rien de mal ne devrait surgir d’un ciel si lisse…

Nous avons bouclé un journal en deux ou trois heures, qui a été distribué l’après-midi même. Des journalistes sont partis vers New York. Je me suis rendu avec le photographe Pierre McCann en Pennsylvanie. Il y avait eu un avion sur chacune des tours jumelles. Un troisième sur le Pentagone. Le quatrième, probablement destiné à s’abattre sur le Capitole, s’était écrasé dans un champ à Shanksville, hameau de 245 personnes. Le délai au décollage avait permis aux passagers d’apprendre ce qui s’était passé à New York, et qu’ils étaient à bord d’une bombe volante. Des passagers avaient appelé les leurs. « Je t’aime, prends soin de toi, je vais mourir… » Et ils avaient fait s’écraser l’avion dans ce champ, plutôt que sur la cible des terroristes.

PHOTO DAVID MAXWELL, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Enquêteurs sur le site de l'écrasement du vol 93 de la United Airlines dans un champ de Shanksville, en Pennsylvanie, le 12 septembre 2001

Chemin faisant vers ce champ perdu, à la brunante, nous avons croisé une charrette tirée par des chevaux. C’étaient des amish. Je repense souvent à cette scène. Ils roulaient sur l’accotement comme ils roulaient trois siècles plus tôt, avec les mêmes chemises de coton, les mêmes chapeaux de paille. Ils roulaient en bordure de la route, comme pour se tenir en dehors du champ sanglant de l’histoire. Juste assez loin pour prétendre ne pas en faire partie. Juste assez près pour me renvoyer le faux reflet d’un monde fantasmé, paisible et révolu.

Nous nous sommes arrêtés au hasard de la route pour souper. Des soldats postés dans les environs étaient aux tables à côté de nous. Des ados, vraiment : même pas 20 ans. Ils ne savaient pas où, ils ne savaient pas quand, mais il n’y avait aucun doute dans leur esprit : ils iraient faire la guerre quelque part. C’était une fatalité. C’était leur destin. Je lisais dans leurs yeux autant la détermination que la chienne, mais à la fin d’une journée comme ça, on lit bien ce qu’on veut, on lit bien ce qu’on peut.

À Shanksville, le lendemain matin, ils savaient déjà qu’à bord du vol 93, un passager avait dit : « Let’s roll ! » en fonçant avec d’autres vers la cabine de pilotage.

Une dame m’a dit qu’elle regardait la télé ce matin-là en pensant : « On est tellement chanceux d’habiter ici, il ne se passe jamais rien de grave ici. » Tout de suite après, l’avion du vol 93 de la United Airlines s’écrasait dans un fracas de tremblement de terre derrière chez elle.

Cette small town America ressentait ce que tout le pays ressentait à des degrés divers : ces choses-là n’arrivent pas chez nous. Ni à Shanksville. Ni à Manhattan. Ni à Washington.

* * *

Cinq semaines après les attentats, les débris de « Ground Zero » fumaient encore. Une sorte de nuage nauséabond recouvrait la ville, comme si des particules de morts et d’acier mêlées pleuvaient.

J’étais à New York pour le prononcé officiel de la sentence de quatre terroristes islamistes d’Al-Qaïda.

Car ce n’est pas vrai, bien sûr, que le 11-Septembre était sorti d’un ciel bleu. Ces quatre-là avaient participé aux deux attaques simultanées contre les ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya, en 1998 : 224 morts, 4500 blessés. Une des premières manifestations d’un groupe terroriste islamiste nommé « Al-Qaïda ».

PHOTO TIRÉE DE WIKIMEDIA COMMONS

Le site dévasté de l'ambassade des États-Unis à Nairobi, au Kenya, en 1998

Le président Bill Clinton avait répliqué rapidement en lançant des missiles Cruise sur des camps d’entraînement terroriste au Soudan et en Afghanistan. Le FBI avait dépêché 900 agents en Afrique et identifié 20 complices. En tête de l’acte d’accusation : un certain Oussama ben Laden. On avait réussi à rapatrier et juger à New York quatre terroristes. Leur procès s’était terminé en mai 2001, trois mois avant les attentats du 11-Septembre. Le procureur fédéral avait requis la peine de mort, mais le jury avait opté pour l’emprisonnement à perpétuité. Entre la recommandation du jury et la sentence officielle prononcée par le juge, il y avait eu le 11-Septembre. Disons que l’atmosphère avait changé en ville…

Ce procès pour des attentats-suicides commis avec des camions dans de lointains pays prenait rétrospectivement une allure de camp d’entraînement pour ce qui allait survenir à New York avec des avions, trois ans plus tard.

Les mots « terrorisme », « Oussama ben Laden » et « Al-Qaïda », qui semblaient exotiques au printemps 2001, dans cette salle d’audience, résonnaient maintenant tragiquement. Si le jury avait eu à se prononcer à leur sujet passé le 11 septembre, pas sûr qu’ils auraient échappé à la peine de mort.

Mais en ce jour d’octobre 2001, donc, le juge fédéral n’avait d’autre choix que d’entériner la recommandation pendant que, quelques rues plus loin, on fouillait encore dans les décombres fumants.

* * *

J’ai repensé à ce procès quelques années plus tard. C’était en 2007, à Ottawa. Des juristes éminents et des experts internationaux en terrorisme étaient réunis. Il était question de la difficulté de rendre la justice dans un environnement de terreur. Depuis, il y avait eu la guerre en Afghanistan et en Irak. Il y avait eu les attentats de Madrid en 2004. De Londres en 2005. La nébuleuse islamiste frappait encore.

PHOTO PAUL WHITE, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Attentats de Madrid, le 11 mars 2004

Le célèbre juge israélien Aharon Barak nous avait répété son mantra : contrairement à ce que disaient les Romains, les lois ne doivent pas se « taire » pendant que « les armes parlent ». Non, les droits des accusés ne doivent pas disparaître en période de crise, disait-il. Lui qui avait fui les camps nazis de Lituanie disait que si la démocratie avait pu être détruite en Allemagne, elle pouvait l’être partout. Pour cela, la justice ne devait pas plus tolérer les abus policiers en temps de guerre, car elle échouerait en temps de paix. Il disait aussi qu’en Israël, on avait connu le 10 et le 12 septembre, en plus du 11, autrement dit une crainte continue d’attentats terroristes.

Puis est entré en scène Antonin Scalia, juge conservateur de la Cour suprême américaine.

C’est bien beau, tout ça, a-t-il dit en substance, mais s’il y a un deuxième 11-Septembre, tous vos beaux principes vont voler en éclats. Et malgré les idéaux portés très haut, tout le monde savait que c’était assez vrai.

« Il n’y a peut-être pas de trou noir dans la loi, même en période de guerre, mais la question est de savoir quelle loi s’applique. Dans des cas comme ceux-là, les décisions du président sont la loi. Le 11-Septembre peut s’assimiler à une invasion.

Ceux qui pensent qu’il existe un équilibre idéal entre la sécurité et les droits de la personne sont des rêveurs ; ce qui est raisonnable comme limite aux libertés dépend de la nature de la menace.

Antonin Scalia, juge à la Cour suprême des États-Unis, en 2007

Et de fait, dans les semaines de panique qui ont suivi le 11 septembre 2001, les lois pénales américaines ont été réécrites. Des juristes ont rendu légale la torture des prisonniers. Les suspects arrêtés en Afghanistan et ailleurs ont été considérés comme des « ennemis combattants » et détenus à la base militaire de Guantánamo, à Cuba, qui en a accueilli jusqu’à 780.

À peine huit procès ont eu lieu, dont ceux du chauffeur de ben Laden et d’un relationniste d’Al-Qaïda. Le Canadien Omar Khadr, arrêté à 15 ans, a plaidé coupable pour pouvoir être rapatrié au Canada – où il a obtenu un dédommagement du gouvernement pour les abus qu’il avait subis.

Mais il reste là-bas 40 détenus. La plupart y sont depuis au moins 17 ans. Le plus célèbre, Khalid Cheikh Mohammed, le cerveau du 11-Septembre, attend son procès avec quatre autres complices. On lui attribue aussi l’attentat à la bombe de 1993 dans le stationnement souterrain du World Trade Center (six morts, 1045 blessés), et l’attaque du destroyer USS Cole, en 2000 (17 marins tués).

PHOTO ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Khalid Cheikh Mohammed, soupçonné d'être le cerveau des attentats du 11-Septembre, lors de son arrestation au Pakistan en 2003

Leur procès pour les 2976 meurtres du 11-Septembre est remis sans arrêt ; une demi-douzaine de juges ont pris en charge le dossier avant de prendre leur retraite tour à tour ; même chose pour les procureurs. Une cour martiale spéciale est censée les juger. Mais de longs débats sont encore à prévoir. Les aveux obtenus sous la torture sont en principe inadmissibles devant une cour de justice. Cheikh Mohammed a subi la « noyade simulée » 183 fois, en plus de diverses autres techniques jugées illégales (et inefficaces) avant le 11-Septembre.

C’est comme si on ne savait pas trop comment les juger, jusqu’où s’écarter des principes de justice dont s’enorgueillit le pays. Sans parler des traités internationaux dont les Américains avaient été les promoteurs depuis la fin de la Seconde Guerre.

Comme s’il y avait une confusion morale qui empêchait d’avancer franchement dans ce no man’s land juridique et géographique.

Les procès de 24 responsables nazis à Nuremberg ont été bouclés en 1946. Ceux de 909 criminels de guerre japonais, en 1948, trois ans après la fin de la guerre.

PHOTO BRENNAN LINSLEY, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Détenu à la prison de Guantánamo, en 2010

* * *

Un truc a roulé sans arrêt dans ma tête, pendant des mois.

Le monde avait été témoin d’attentats-suicides. On savait que les groupes islamistes pouvaient recruter ici et là des gens pour des « missions » terroristes lointaines. Mais 19 hommes ? En territoire américain ? Dans un plan s’étalant sur plusieurs années ? Certains ayant suivi des cours de pilotage aux États-Unis pendant des mois, sans trahison, sans dévier de leur projet ?

C’était pour moi une des choses les plus difficiles à absorber mentalement : la discipline d’acier de ces hommes pour accomplir un massacre en le payant de leur vie.

Et c’est bien sûr ce qui allait changer le monde de la sécurité. On ne se méfierait plus seulement des bombes dans les bagages ou des armes. Tous les corps peuvent être des détonateurs.

Si je me suis retrouvé un jour à couvrir des Jeux olympiques, c’était « au cas où il y aurait des attentats », six mois plus tard, à Salt Lake City, en 2002.

Je me souviens des bruits d’hélicoptères qui se taisent autour du stade olympique, ce soir de février. Yo-Yo Ma, avec son violoncelle, et Sting, seuls au milieu de la scène, et chantent Fragile.

Si le sang coule quand la chair et l’acier ne font qu’un
En séchant dans les couleurs du crépuscule
La pluie de demain lavera toutes les taches
Mais une chose restera toujours ancrée en nous

* * *

Donald Trump est arrivé dans nos vies 15 ans après le 11-Septembre. Il en découle en partie.

PHOTO BRENDAN SMIALOWSKI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Donald Trump, le 2 novembre 2020

Je ne parle pas seulement du bannissement de l’immigration de certains pays musulmans ni du discours méfiant face à l’immigration. Ni même du nostalgique Make America Great Again.

Ce qui m’a toujours frappé chez Trump, c’est son mépris ouvert des institutions américaines. Quel autre président américain a ridiculisé ses propres services de renseignement ? Sa police fédérale ? La justice américaine ? Les institutions internationales ? Le gouvernement lui-même ? Jusqu’au système électoral ?

Et de fait, toutes avaient plus ou moins failli à la tâche. La CIA et le FBI, malgré des informations, n’ont pas su empêcher les attentats. Le président Bush avait lancé une guerre en Irak sous des prétextes mensongers, contre l’avis de l’ONU. Les élus américains l’ont approuvée. Daech (groupe État islamique), un nouveau groupe terroriste, en est né. Le démantèlement d’Al-Qaïda en Afghanistan n’a pas empêché l’enlisement militaire – ni le retour fulgurant des talibans.

On ne devrait pas s’étonner d’entendre tant de gens dire « on nous ment » ou dénoncer l’incompétence du gouvernement.

PHOTO DOUG KANTER, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Comment expliquer que « l’homme le plus puissant au monde » manifeste autant d’hostilité face au « Système » qu’il dirige ? Et qu’autant de gens le croient quand il dénonce la fraude du système électoral qui l’a mené au pouvoir ? Une des causes plonge ses racines dans cette journée fatale qui a inauguré le XXIsiècle américain.

Je ne sais pas si le sentiment d’être diminué vient du 11-Septembre ou si le 11-Septembre n’a fait que l’illustrer. Mais on ne crie pas Make America great again ! si on ne se sent pas diminué.

Nos propres débats sur les « accommodements raisonnables » et la « laïcité », qui visent surtout la présence musulmane, ne sont pas arrivés par hasard.

* * *

Le 11-Septembre n’est pas un évènement étranger. Nos deux pays sont tellement imbriqués. On a tous nos histoires personnelles. Pas beaucoup de degrés de séparation. Mon voisin d’en face avait un ami dans une des tours. Une famille de Boston avec qui nous faisions un échange de hockey connaissait une femme morte dans l’avion qui s’est écrasé sur le Pentagone. Des dizaines d’artistes québécois étaient à New York pour un évènement de promotion du Québec. Etc., etc.

Même si j’y pense moins souvent, je sais que tout ce qui s’est effondré ce mardi matin nous a ébranlés pour toujours. Ça résonne encore de tellement de manières, vu que nous vivons sous le même ciel.