Actrice de théâtre accomplie, aussi chanteuse, Jeanne Balibar est l'une des égéries du cinéma d'auteur français. Révélée par Arnaud Desplechin (Comment je me suis disputé...), consacrée par Jacques Rivette (Va savoir), la comédienne s'est distinguée cette année en se glissant dans la peau d'une actrice qui, dans le film de Mathieu Amalric, doit incarner Barbara, une icône de la chanson française.

Marc-André Lussier LA PRESSE

Sa ressemblance physique avec celle que l'on surnomma «la dame en noir» a inspiré plusieurs propositions aux producteurs. Jeanne Balibar les a toujours refusées, à part une, qui n'a finalement pas pu se concrétiser, faute de financement. Après avoir été mise de côté pendant quelques années, l'idée d'un film sur Barbara est pourtant remontée à la surface.

«Le producteur Patrick Godeau a eu une sorte d'illumination il y a trois ans, quand il m'a vue monter les marches du Palais au Festival de Cannes lors de la présentation de Grace de Monaco, rappelle l'actrice au cours d'un entretien accordé à La Presse lors de son passage au festival Cinemania. Il m'a alors demandé de réfléchir à un metteur en scène qui pourrait porter l'histoire de Barbara à l'écran. Comme je venais de me disputer très fort avec Mathieu [Amalric, son ancien amoureux] à propos de l'éducation des enfants, je n'ai pas spontanément pensé à lui!»

Ce n'est que six mois plus tard, alors que la dispute était loin derrière depuis longtemps, que l'actrice a pensé à Amalric pour mener à bien ce projet. Le réalisateur de Tournée et de La chambre bleue est parti écrire un scénario de son côté, pendant que du sien, Jeanne Balibar a travaillé tout l'aspect musical, sans savoir encore quelle forme allait prendre ce film.

Un scénario n'est pas un film

Mathieu Amalric est finalement revenu avec un script qui a peu à voir avec un drame biographique traditionnel. Barbara est une espèce de mise en abyme dans laquelle une actrice est appelée à incarner la chanteuse dans un film. À la lecture, Jeanne Balibar a pris acte de ce que le cinéaste avait écrit, mais elle n'avait pas vraiment de point de vue. Tout simplement parce qu'à ses yeux, un script n'est pas un film.

«J'ai tendance à ne pas accorder beaucoup d'importance à un scénario, c'est vrai. On peut avoir le meilleur des scénarios et faire le pire des films, et vice-versa. Là, j'ai bien vu que Mathieu avait désarticulé, désossé, décomposé le matériau - très riche - de Barbara et je me suis rendu compte que nous ne nous intéressions pas aux mêmes choses, lui et moi. J'aurais aimé que l'aspect historique soit mieux mis en avant, car Barbara a, d'une certaine manière, incarné l'histoire de France : la guerre, l'immigration, les cabarets de la rive gauche, les années sida, etc. J'aurais peut-être donné au récit une forme plus linéaire, mais je trouve en même temps très beau ce qu'a fait Mathieu. Il donne plus à percevoir.»

Bien entendu, la maîtrise des chansons découle d'une véritable exigence et requiert un travail essentiellement technique. L'actrice indique que grâce à cette technique, elle a justement pu accéder au personnage.

«J'ai alors trouvé quelque chose de Barbara, explique-t-elle. Son débit était très rapide et j'ai compris que pour elle, il fallait parler plus vite que la souffrance afin de ne pas en être constamment saisie. Ses paroles sont terriblement douloureuses et, pourtant, j'écoute les chansons de Barbara d'aussi loin que je me souvienne. Elles ont eu une présence très forte à différentes étapes de ma vie. Ces chansons vous font comprendre ce qu'est une femme quand on les écoute dans l'enfance, et vous rappellent ce qu'est un enfant quand on est femme.»

Désobéir

Si elle ne voit pas en Barbara le «rôle de sa vie», Jeanne Balibar estime néanmoins que ce personnage fait partie des «12 ou 13» qui ont marqué sa carrière. Pendant le tournage du film, son souci était de rendre palpables les éléments de nature historique. 

«Et m'abandonner au présent du tournage, ajoute-t-elle. Après coup, j'ai d'ailleurs eu quelques regrets. J'aurais pu prendre quelques libertés supplémentaires; brutaliser le film, en quelque sorte. Je suis désobéissante de nature, mais là, il me semble que j'aurais pu l'être encore davantage.»

«Cela dit, je n'accorde pas beaucoup d'importance à l'accueil d'un film, mais là, je sens que les gens sont heureux, qu'ils l'aiment, et j'avoue que c'est agréable!»

L'actrice, qui vit pratiquement entre Paris et Berlin (elle travaille beaucoup avec le metteur en scène allemand Frank Castorf), aura un programme passablement chargé au cours des prochains mois. Elle montera notamment sur les planches en France pour incarner Mary Shelley dans La fabrication des monstres ou Démesure pour mesure, une pièce conçue et mise en scène par Jean-François Peyret. En plus de s'attaquer à un premier long métrage à titre de réalisatrice, une comédie loufoque dont elle a écrit le scénario il y a quelques années, Jeanne Balibar se rendra l'automne prochain en Colombie pour tourner un film qu'Apichatpong Weerasethakul, lauréat de la Palme d'or du Festival de Cannes en 2010 grâce à Oncle Boonmee, a expressément écrit pour Tilda Swinton et elle. 

«J'ai commencé à exercer le métier d'actrice très tard - j'avais 23 ans -, mais dès que je suis allée voir au Cours Florent comment ça se passait, j'ai su au bout de cinq minutes que cet art était pour moi. Vingt-cinq ans plus tard, mon impression n'a pas changé du tout!»

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Barbara est actuellement à l'affiche.

Photo fournie par MK2 | Mile End

Jeanne Balibar et Mathieu Amalric dans Barbara