Publié le 20 févr. 2010
Marc-André Lussier LA PRESSE

Tous ceux qui étaient à Cannes l'an dernier se souviennent du choc qu'ils ont ressenti en voyant Un prophète. À peine la première projection destinée aux journalistes était-elle terminée qu'une rumeur formidable embrasait la Croisette: le nouveau Audiard était un grand cru. Plusieurs lui attribuaient d'emblée la Palme d'or, ou affirmaient à tout le moins qu'il s'agissait là du meilleur film de la carrière d'un cinéaste dont le parcours, pourtant, était déjà sans faute. Certains avançaient même le mot «chef-d'oeuvre», un qualificatif rare, habituellement utilisé quand les superlatifs sont en rupture de stock depuis déjà un moment.

 

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Quelques mois et un Grand Prix du jury plus tard, Jacques Audiard s'est retrouvé au Festival de Toronto afin d'accompagner la première projection de son film en Amérique du Nord. C'est là que nous l'avons rencontré.

Quand on lui rappelle l'épisode cannois et tous les éloges ayant accompagné la sortie du film en France au mois d'août dernier, le cinéaste se rebelle un peu.

«J'aurais fait mon meilleur film? Un chef- d'oeuvre? Mais c'est atroce! lance-t-il. Que vais-je faire après? J'aime bien la notion d'oeuvre quand elle fait écho au travail et la façon dont un film peut en appeler un autre, mais chef d'oeuvre? Je ne suis pas d'accord. Un chef-d'oeuvre, ça va au musée; le musée c'est la mort; alors non. Évidemment, je suis très touché par toutes les belles choses écrites au sujet de ce film, mais je garde la tête froide. Mes cheveux, je les ai perdus déjà!»

Le cinéma et la vie


Au départ, il y avait les interrogations d'un cinéaste en constante remise en question. Après De battre mon coeur s'est arrêté, Jacques Audiard a ressenti une sorte d'inconfort créatif, comme un malaise lui indiquant qu'il était temps de voir ailleurs, d'explorer d'autres territoires.

«J'ai eu l'impression que ce changement proviendrait des acteurs, explique-t-il. J'ai adoré travailler avec les comédiens à qui j'ai fait appel dans mes films précédents et je les aime beaucoup, là n'est pas la question. J'avais toutefois le sentiment que je me conforterais dans le même genre d'histoires si je continuais avec eux. Le cinéma ressemble à la vie. Ça bouge dans la rue. Et j'ai envie de regarder de près les gens qui s'y trouvent.»

Son attention a été attirée par un scénario dont l'intrigue était campée dans une prison. Signée Abdel Raouf Dafri (Mesrine) et Nicolas Peufaillit, l'histoire relate le parcours d'un jeune détenu illettré, Malik (Tahar Rahim), qui, à l'intérieur des murs, apprendra la vie et le métier à la dure. Le scénario final, apparemment très différent de l'original, a été retravaillé par Audiard lui-même et son coscénariste Thomas Bidegain.

«En France, le genre du drame de prison n'existe pas comme aux États-Unis, fait remarquer Jacques Audiard. Il n'y a pas de tradition. Cela m'intéressait d'autant plus de jouer sur les paradoxes de cette histoire. Malik se révèle à lui-même dans un milieu hostile, plutôt conçu pour détruire les êtres. Je crois que la décision de travailler sur ce film vient d'une projection de De battre mon coeur s'est arrêté qu'avait organisée la ville de Paris à la Prison de la santé. Ce que j'ai vu là m'a donné un coup au coeur.»

Aussi Un prophète comporte-t-il sa part de violence. Sur laquelle le cinéaste a évidemment beaucoup réfléchi.

«De nos jours, nous sommes tellement exposés qu'on en vient à banaliser la mort d'autrui. Montrer un homme qui en tue un autre au cinéma devient problématique. C'est soit ignoble, soit complaisant. Il fallait montrer cela de la façon la plus frontale possible. C'est très éprouvant à tourner. D'ailleurs, nous avons pratiquement tout tourné en ordre chronologique sauf pour ces scènes-là. Nous les avons gardées pour la fin. Cela n'aurait pas été possible autrement.»

Un art en mutation

Audiard affirme par ailleurs être stimulé par l'arrivée des nouvelles technologies et des différents supports de diffusion. «Cela ne m'inquiète pas du tout, au contraire. Il faudra d'ailleurs trouver un autre mot pour désigner cet art parce que le cinéma, tel qu'on l'a conçu à sa naissance, n'existera plus. Cela changera forcément mon approche en tant que metteur en scène mais je trouve cela exaltant.»

En revanche, un aspect de cette mutation le préoccupe quand même plus particulièrement.

«L'abandon du discours critique m'effondre complètement, laisse tomber le cinéaste. Je suis issu d'une génération - les années 70 - où l'acte de voir un film était indissociable de la lecture des critiques. Soit cette lecture vous mettait en appétit; soit elle vous faisait redécouvrir le film que vous aviez vu sous un autre angle. Je me souviens très bien avoir eu envie de voir Fingers après avoir lu un article de Michel Ciment. Or le film de James Toback n'était pas sorti à Paris. Si mon esprit n'avait pas été stimulé par cet article de Michel, De battre mon coeur s'est arrêté, qui est un remake de Fingers, n'aurait probablement jamais existé.

- Pourquoi en sommes-nous là d'après vous?

- Je ne sais pas. Tout est mené par l'argent partout. J'ai envie de pleurer tout à coup!»

Un prophète prend l'affiche le 26 février.