Nicolas Berubé LA PRESSE

«Denys who? - Denys Arcand.» - Never heard of him», a répondu l'employé du Cineplex Odeon de la 109e Rue, à Grande Prairie, en déchirant mon billet pour L'âge des ténèbres samedi soir.

Trois petites marches plus loin et me voilà dans la seule salle au Canada qui présente le tout nouveau film d'Arcand. La salle est spacieuse. Elle compte au moins 250 places. Au Québec ou en France, elle serait pleine à craquer. Chaque nouveau spectateur qui entrerait ferait tourner les têtes. On y discernerait des parfums chers, des coiffures chic, des conversations feutrées.

Pas ici. Pas à cinq heures et demie de route au nord d'Edmonton, dans une ville de 50 000 habitants où l'été dure deux semaines et dont l'économie est liée à l'extraction du pétrole des sables bitumineux.

En ce samedi soir, le public qui se rend au Cineplex Odeon de la 109e Rue n'a pas l'air intéressé aux films d'auteurs. Dans le stationnement, le véhicule le plus commun est un pick-up maculé de boue. Les hommes baraqués qui en sortent ont la tête et la démarche des motoneigistes de Gina, un classique d'Arcand.

Cinq minutes avant le début du film, la salle compte huit spectateurs.

Parmi eux se trouvent Elroy et Sheryl Deimert. Il est le candidat local du NPD. Elle travaille comme professeure de langues. «On regardait la programmation du cinéma sur internet et on a vu que le film d'Arcand passait ici!» explique M. Deimert avec le sourire de celui qui vient de trouver un billet de 20 $ plié dans la poche de son manteau. Je crois que ça bat les autres projets qu'on aurait pu avoir ce soir...»

Assise une rangée plus loin, Julie Légaré est bien d'accord. Elle revenait du travail vendredi soir quand elle a capté un bout d'émission du service français de Radio-Canada à Edmonton. Le dernier film d'Arcand est présenté à un seul endroit au pays, disait l'animatrice: à Grande Prairie.

«J'ai regardé la radio et j'ai dit: Quoi?!» se souvient Mme Légaré, professeur de français dans une école de Grande Prairie.

Vingt-quatre heures plus tard, la voilà assise avec son mari, Jim, dans la salle du Cineplex Odeon. «Je suis curieuse. C'est rare qu'on peut voir un film avant le Québec. C'est excitant. C'est le monde à l'envers.»

Une exigence des Oscars

L'âge des ténèbres est projeté dans une salle à Grande Prairie durant une semaine, sans annonce, sans battage médiatique. L'exercice est une formalité: il s'agit de répondre aux exigences des organisateurs des Oscars, qui veulent que chaque film en nomination ait été projeté en salle au moins une semaine avant le 30 septembre 2007.

Grande Prairie a donc été choisie. Les cinéphiles de l'endroit sont surpris. Mais il se sentent choyés. Il y a bien un club de cinéma qui présente des films sous-titrés les samedis soir. Sinon, côté culture cinématographique, c'est plutôt tranquille, disent-ils.

Grande Praire est d'abord et avant tout une ville de travailleurs. «Le boom du pétrole a amené beaucoup d'argent ici, explique Jim Stokes, un artiste local. Ça a des bons côtés et des mauvais.»

Les bons côtés sont faciles à voir: aux feux de circulation, on est entouré de pick-up et de VUS de l'année. Les gens ici vont à la chasse, font du quatre-roues, de la motoneige. Et ils le font avec de l'équipement haut de gamme que l'on peut voir annoncé dans les pages glacées des magazines spécialisés.

L'argent du pétrole a aussi importé des problèmes sociaux. Les vols sont en hausse, les meurtres également. Grande Prairie n'est pas Toronto, mais il s'y produit maintenant des choses que les résidants ne voyaient avant qu'à la télé et dans les journaux.

Selon Derek Hall, organisateur du club de cinéma de Grande Prairie, le fait que le film d'Arcand soit présenté ici est une belle ironie. «Les gens du film devaient penser que personne n'en entendrait parler ici. Or, il y a une communauté francophone assez impressionnante dans les environs. Le mois prochain, nous présentons d'ailleurs Mon meilleur ami, de Patrice Leconte. Je crois que c'est facile pour les gens des grandes villes de sous-estimer la curiosité et l'intérêt des gens des petite villes. Il y a une vie culturelle, ici.»

Débat intéressant

Après la projection du film, samedi soir, des spectateurs se sont réunis spontanément pour discuter de ce qu'ils venaient de voir. Les cinéphiles avaient quelques réserves sur le film, mais ils en ont apprécié certains éléments.

«C'est un conte qui me rappelle Candide, de Voltaire, lance M. Deimert. Il va falloir que je relise ce livre...»

Pour sa femme, certains passages ayant trait à la suprématie blanche trouvent des échos dans le débat qui fait rage sur les accommodements raisonnables. «On voit bien que le cinéaste comprend les peurs et les questionnements de ses contemporains.»

Derrire elle, un employé entreprend d'aller nettoyer la salle. Il en ressort deux minutes plus tard. Les spectateurs de la projection de L'âge des ténèbres samedi soir à Grande Prairie n'ont laissé aucune trace de leur présence. Ils ont fait ce qu'on attendait d'eux.