Marc Allard LE SOLEIL

Si on tendait un micro aux stars qui défilent cette semaine sur le tapis rouge à Cannes et on leur demandait si elles se considèrent indispensables au succès de leurs films, elles laisseraient sans doute les hordes de groupies entassées derrière les barrières répondre à leur place.

Après tout, pourquoi réagir à une question si bête? Depuis que Charlie Chaplin et Mary Pickford ont fait connaître le septième art au monde entier il y a près d’un siècle, les vedettes font vendre des billets de cinéma. Peu importe la projection, le public se bousculera si la tête d’affiche s’appelle Tom Cruise ou Julia Roberts, avons-nous l’habitude de croire.

Vraiment? À Hollywood, en tout cas, l’époque où la présence d’une grosse vedette suffisait à remplir les salles semble tirer à sa fin. En 2007, parmi les 10 films qui ont rapporté le plus au box-office québécois, huit venaient de chez nos voisins. Dans le lot, un seul comptait une star établie — Johnny Depp, dans Pirates des Caraïbes (en cinquième place).

Daniel Radcliffe, la vedette de Harry Potter et l’Ordre du Phénix (première place), était inconnu avant de porter les lunettes rondes du héros de JK Rowling. Tobey Maguire est peut-être craquant dans le costume de l’homme-araignée, mais qui est allé voir Spider-Man 3 (deuxième place) pour lui? Même principe pour la nouvelle coqueluche Shia LaBeouf, que personne ne connaissait avant le succès de Transformers (septième place).

La suite avec le même acteur

Bien sûr, maintenant que leurs visages sont associés aux personnages, on imagine mal des suites sans eux. N’empêche qu’au départ, c’est l’adaptation d’une franchise célèbre — Harry Potter, Spider-Man, Transformers — qui a permis à ces films de cartonner.

«On est actuellement dans une vague de titres qu’on appelle high-concept — des films très, très chers à produire centrés sur une forte idée maîtresse qui supplante tout le reste», explique Simon Beaudry, président de l’agence Cineac, qui compile les résultats du box-office québécois. «Et on s’est rendu compte à Hollywood que les vedettes n’étaient plus nécessaires pour assurer la promotion et le succès d’un film.»

Il reste bien quelques rares vedettes qui fracassent systématiquement le box-office, comme Will Smith et, «s’ils ne sortent pas de leurs créneaux», Adam Sandler et Matt Damon, notait récemment le critique du Time Magazine Richard Corliss. Mais pendant ce temps, le thriller d’espionnage The Good German, avec des mégastars comme George Clooney et Cate Blanchett, ou le western The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford, avec Brad Pitt et Cassey Affleck, coulent à pic.

«Être dans une suite de grand succès ne compte plus beaucoup pour de nombreuses stars, écrit Corliss. Elles préfèrent faire partie de projets hors de Hollywood qui ne pourraient pas être produits sans leur présence et qui rehaussent leurs talents même si ça met leurs fans à l’épreuve.»

Tant mieux pour elles, mais la question demeure : faut-il absolument engager une vedette pour qu’un film caracole en tête du box-office?

Le fondateur de la firme britannique Epagogix, qui a mis au point un système informatique pour prévoir statistiquement le succès commercial des films hollywoodiens, pense que non. «Les studios surestiment souvent l’importance financière d’avoir une star», tranche Nick Meaney. Parfois, ajoute-t-il, la présence d’une vedette peut même nuire parce qu’elle rebute la tranche démographique à laquelle le film s’adresse.

Bombardés de nouvelles productions et de vedettes instantanées, les cinéphiles ne se contentent plus d’un gros nom pour aller voir un film hollywoodien. Avec Internet, ils consultent davantage les critiques et les bandes-annonces. Et ils sont devenus plus exigeants, croit le président du distributeur québécois Christal Films, Christian Larouche. «Moi, dit-il, ça me fascine de voir que le vendredi les gens ont déjà fait leur idée et se disent : “Oui, je vais voir ce film-là, non je ne vais pas le voir”.»

Les grands studios hollywoodiens ont d’ailleurs commencé à être plus chiches avec les grosses vedettes. Un exemple : selon la presse britannique, MGM n’a pas repris le viril Pierce Brosnan pour le dernier James Bond parce qu’il exigeait environ 20 millions $. Moins connu, son remplaçant Daniel Craig a été payé 1,5 million $. Avec une économie de 18,5 millions $ sur le cachet de l’acteur principal, Casino Royale a tout de même battu les quatre 007 de Brosnan au box-office!

À l’avenir, il faudra donc s’attendre à voir plus de bougons comme Russell Crowe qui, insatisfait du salaire que lui proposait 20th Century Fox, a refusé de faire partie d’Australia, le nouveau film de Baz Luhrmann (Moulin rouge). «Je fais du bénévolat pour des œuvres de charité, a maugréé l’acteur. Mais je ne fais pas du bénévolat pour de grands studios de cinéma!»

Le Québec résiste

Au Gala des Jutra, il y a quatre ans, Guillaume Lemay-Thivierge avait accusé les producteurs de toujours faire appel aux mêmes acteurs. Entre-temps, il est devenu une des plus grosses stars du cinéma québécois.

Avec les Patrick Huard et cie, Lemay-Thivierge fait maintenant partie des vedettes qui peuvent remplir les salles de cinéma de la province, selon l’agence Cineac, qui compile les résultats du box-office québécois. Le déclin des stars à Hollywood n’a pas d’équivalent au Québec, croit le président de Cineac, Simon Beaudry.

Jusqu’à maintenant, explique-t-il, les producteurs québécois ont fonctionné sur le mode essai et erreurs, et les vedettes aident bien. «C’est-à-dire que s’il y a une tête d’affiche, généralement, ça aide au succès potentiel du film et ça facilite énormément la mise en marché.»

L’été dernier, Guillaume Lemay-Thivierge a été de la distribution des deux seuls films — Nitro et Les 3 p’tits cochons — produits au Québec qui se sont hissés dans le top 10 du box-office québécois. Dans le premier, il partageait la vedette avec Lucie Laurier et, dans le second, avec Claude Legault, deux autres stars du cinéma québécois.

Pour le président de Christal Films, l’étroitesse du marché québécois solidifie notre vedettariat. «Le seul gage de succès qu’on a encore au Québec, dit-il, c’est nos acteurs», dit Christian Larouche, président de Christal Films.

Même avec une histoire aussi porteuse que celle de Maurice Richard, les producteurs ont avantage à ce que le héros soit incarné par une star québécoise, estime le président d’Alliance Vivafilm, Patrick Roy. Pour ce film, «on a quand même pris Roy Dupuis, qui est une très grande vedette, dit-il. Mais en même temps, à la base, c’était notre sujet qui était la vedette».