Marc-André Lussier LA PRESSE

Si, au bout de 12 jours de marathon, vous demandez à un festivalier à quel film il attribuerait personnellement la Palme d'or, vous aurez à peu près autant de réponses qu'il y a de candidats en lice. Le 61e Festival de Cannes, qui prend fin ce soir avec la présentation, hors compétition, de What Just Happened? de Barry Levinson, a en effet proposé un assez bon cru, duquel aucun film ne se détache avec évidence.

Pourtant, bien des observateurs prétendent savoir, parce qu'ils le tiennent évidemment «de source sûre», à quel film la récompense suprême sera attribuée cette année. Pour les uns, c'est Changeling de Clint Eastwood. Pour d'autres, Gomorra de Garrone ou Les trois singes de Nuri Bilge Ceylan. Certains croient dur comme fer que les frères Dardenne vont s'inscrire dans l'histoire et repartir ce soir avec une troisième Palme sous le bras. Dans la presse française, il s'en trouve même pour défendre des films comme Serbis, ce n'importe quoi philippin, ou La frontière de l'aube, le plus mauvais film de Garrel qu'on ait vu depuis longtemps.

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Autrement dit, tout le monde y va de sa prédiction mais au fond, personne ne sait. Rien n'étant plus imprévisible que les choix formulés par un jury constitué de neuf personnes, il devient complètement aléatoire de s'adonner au jeu des pronostics dans un tel contexte.

Si la compétition a été lancée avec des productions solides, celle-ci s'est révélée plus inégale à certains moments.

Les abonnés ont en général bien assuré (Eastwood, Soderbergh, Egoyan, Dardenne); des cinéastes révélés à Cannes au cours des récentes années ont déçu (Bilge Ceylan, Martel); un vétéran s'est complètement planté (Wenders); et une recrue (Folman) s'est fait valoir avec un film d'animation, Waltz with Bashir, qui a de fortes chances de figurer au palmarès d'une façon ou d'une autre ce soir.

Une question d'orientation

Même s'il avait laissé des indices sur l'orientation qu'il voulait donner à son palmarès la semaine dernière, Sean Penn et ses huit acolytes n'ont certes pas la tâche facile aujourd'hui. Plusieurs des films sélectionnés en compétition ont en effet été réalisés par des cinéastes qui, comme le souhaitait le président, ont «tenu compte de l'époque dans laquelle ils vivent et du monde qui les entoure». Et si plusieurs d'entre eux se sont penchés sur le passé pour mieux expliquer le présent, il est clair que la fibre sociale et politique de Sean Penn a pu vibrer de nombreuses fois.

Voilà pourquoi Waltz with Bashir, un «documentaire d'animation» réalisé par l'auteur cinéaste israélien Ari Folman, pourrait bien faire consensus auprès des jurés et des festivaliers.

Portrait impressionniste très évocateur, ce film, rappelons-le, emprunte la forme d'un journal intime tenu par un cinéaste qui, pour confronter un épisode traumatisant de sa vie de jeune soldat au Liban, part sur la trace de sa mémoire effacée.

Rien n'est pourtant joué. Des films comme Che, Gomorra (la mafia napolitaine), et Changeling figureraient aussi parmi les favoris. En revanche, d'autres observateurs estiment que le jury pourrait vouloir brouiller les pistes et attribuer la Palme d'or à un film qui se démarque essentiellement par la qualité de sa démarche artistique. Auquel cas, Les trois singes, le nouveau film du cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan (Uzak), aurait de bonnes chances de l'emporter, tout autant que Delta (Kornél Mundruczo), lauréat surprise du prix de la presse internationale. Cela dit, peu de gens croient vraiment à ce scénario.

Le jury pourra ainsi composer son palmarès au gré de ses négociations internes mais l'exercice risque de se révéler particulièrement difficile sur le plan des prix d'interprétation. Chez les femmes, les plus sérieuses candidates sont Martina Gusman (Leonera), Arta Dobroshi (Le silence de Lorna), Angelina Jolie (Changeling), et, de façon plus marginale, Catherine Deneuve (Un conte de Noël). Chez les hommes, qui choisir entre Benicio del Toro (Che), Joaquin Phoenix (Two Lovers), Philip Seymour Hoffman (Synecdoche, New York) et François Bégaudeau, le remarquable prof du non moins remarquable Entre les murs?

Plutôt que tenter de prédire la composition du palmarès, qui sera annoncé ce soir vers 19h30 (13h30 heure du Québec), il vaudrait mieux pour l'instant afficher notre propre tableau d'honneur.

Palme d'or

Waltz with Bashir d'Ari Folman (Israël)

Grand Prix du jury

Entre les murs de Laurent Cantet (France)

Prix d'interprétation féminine

Martina Gusman - Leonera (Argentine)

Prix d'interprétation masculine

Philip Seymour Hoffman - Synecdoche, New York (États-Unis)

Prix du jury

Il Divo de Paolo Sorrentino (Italie)

Prix du scénario

Un conte de Noël d'Arnaud Desplechin (France)

Prix de la mise en scène

Two Lovers de James Gray (États-Unis)