Marc-André Lussier LA PRESSE

De plus en plus troublé par la présence de la religion dans le discours politique américain, le satiriste américain Bill Maher a conçu un documentaire dans lequel un athée tente de comprendre les mécanismes de la foi dans le monde.

À l'époque où il animait l'émission Politically Incorrect, le satiriste américain Bill Maher avait souvent l'occasion de faire valoir son point de vue, mais il agissait surtout en tant que modérateur. Ainsi, pouvait-il difficilement intervenir dans des débats entre invités qui, bien souvent, étaient déjà enflammés.

«C'est probablement cette petite frustration qui m'a aujourd'hui mené à vouloir explorer à fond un sujet à travers un film, expliquait-il à La Presse au Festival du film de Toronto. Il n'y a pas eu, à proprement parler, d'élément déclencheur. Je parlerais plutôt d'une évolution qui, progressivement, a fait en sorte que j'ai eu envie d'aborder de front un sujet aussi sensible, que personne n'ose remettre en question. Et moi, je suis comme ça. Dès qu'on me dit qu'il ne faut pas parler de quelque chose, j'ai forcément envie d'en discuter encore plus!»

Dans son esprit, la religion constitue le dernier tabou dans nos sociétés. Cet athée notoire estime que la foi - peu importe laquelle - est extrémiste par sa nature même.

«Au-delà de l'importance démesurée qu'on accorde à la religion dans la société américaine, particulièrement dans le milieu politique, je pose une question encore plus large: Qu'y a-t-il de bon dans la foi? Qu'y a-t-il de bon dans une doctrine qui demande aux individus d'abandonner tout sens critique et de souscrire à des notions parfaitement irrationnelles pour lesquelles personne n'a aucune preuve?»

Cette interrogation constitue le point de départ de Religulous (Relidicule est le titre de la version sous-titrée en français), un documentaire «à la Michael Moore», réalisé par Larry Charles (Borat), dans lequel Bill Maher parcourt le monde pour tenter de comprendre d'où vient cette obsession de la religion.

Au nom de la religion

Dans ce film à caractère humoristique, le satiriste s'entretient avec différents intervenants, y compris des membres de sa propre famille. Du mur des Lamentations à Jérusalem jusqu'au Vatican, en passant par le coeur de l'Amérique, Maher réalise des interviews avec de nombreux croyants, et ne se gêne pas non plus pour mettre ces derniers face à leurs propres contradictions. Des situations tendues ont parfois émergé de ces conversations. D'ailleurs, l'équipe a souvent été chassée au gré des jours de tournage.

«Je n'ai jamais craint pour ma sécurité, cela dit, affirme Maher. Tout le monde a bien le droit de croire ce qu'il veut, c'est entendu. En revanche, j'estime qu'il y a un problème dès qu'un individu tente d'imposer ses convictions à un autre. C'est là que tout dérape. Et que des choses abominables sont commises au nom de la religion.»

De l'avis du réalisateur Larry Charles, qui a suivi Bill Maher dans sa démarche de la même manière qu'il l'avait fait avec Sacha Baron Cohen à l'époque de Borat, il faut attribuer au président Jimmy Carter le retour du discours religieux dans la politique américaine.

«La question avait été réglée au début du siècle et la religion était considérée comme une affaire d'ordre privé, précise le réalisateur. Or, Jimmy Carter a mis sa foi religieuse au premier plan dans sa carrière politique et les autres ont suivi, flairant alors la dévotion d'une partie de l'électorat qui, jusque-là, restait silencieuse. Évidemment, tout cela a atteint des sommets inégalés avec George W. Bush. Aujourd'hui, un politicien américain ne peut faire autrement que de se prononcer publiquement sur sa foi, remettant ainsi en cause la frontière supposément étanche devant séparer l'Église de l'État.»

Une élection serrée en diable...

Fervents opposants de la droite américaine, Bill Maher et Larry Charles souhaitent évidemment la victoire de Barack Obama à l'élection présidentielle. Rien n'est toutefois joué selon Maher.

«McCain est vieux, et il est associé à un gouvernement dont les gens veulent se débarrasser. Mais contrairement à Bob Dole en 1996*, qui était vieux et fatigué, McCain ne concédera pas la victoire facilement. Et comme la religion, avec ses notions de pensée magique, de miracles, et toutes les niaiseries qui s'y rattachent, risque de jouer un rôle dans le résultat de cette élection, tout peut arriver. Et je vous dirai aussi que je ne fais pas tellement confiance à mes compatriotes pour prendre une décision éclairée et réfléchie!»

«Récemment, poursuit Maher, les deux candidats ont dû parler de leur foi devant le pasteur Rick Warren** et répondre à la question suivante: comment comptez-vous combattre le diable? McCain a répondu qu'il voulait le détruire. Et l'auditoire a applaudi. On en est là. Dans l'esprit de ces gens, le diable est une entité concrète qu'on peut combattre, même dans nos politiques gouvernementales. Et c'est l'escalade: l'axe du Mal, l'Iran, un pays démoniaque... Toute cette propagande découle de cette doctrine.»

Quand on demande à Maher s'il n'a pas l'impression - pardonnez l'expression - de prêcher pour les convertis avec son film, l'humoriste répond que, de toute façon, aucune discussion n'est possible avec des gens qui investissent tout leur être dans la religion.

«Heureusement, ce n'est pas le cas de tout le monde. Il y a chez nous une bonne partie de la population - une grande partie même - pour qui la religion est plus ou moins importante, et qui est ouverte à la réflexion que nous proposons. Pendant des années, je n'ai moi-même jamais vraiment réfléchi à cette question parce que, comme tout le monde, j'implorais Dieu quand je souhaitais des choses, sans jamais toutefois m'arrêter à ce que cela voulait dire. Je crois qu'il en est de même pour la grande majorité des gens. Le film risque peut-être de provoquer une remise en question chez ces gens-là. Pourquoi pas?»

Quant à un éventuel impact du film sur le plan politique, Maher n'y croit pas du tout.

«Je ne suis pas égocentrique à ce point! Certains me font déjà des reproches et affirment que ce film risque même de provoquer un effet de ressac. D'après eux, je contribuerai ainsi à faire élire John McCain. C'est vraiment surestimer mon pouvoir!»

* Bob Dole était le candidat du Parti républicain en 1996. Il a été battu par Bill Clinton, réélu pour un second mandat. ** Évangéliste plus modéré, Rick Warren est celui en qui plusieurs voient le successeur de Bill Graham en tant que «pasteur de l'Amérique».

Religulous (Relidicule en version originale avec sous-titres français) prend l'affiche le 3 octobre.

Lussier, Marc-AndréQui est Bill Maher?

Régulièrement invité dans les talk-shows américains, reconnu pour ses commentaires acerbes sur la politique, Bill Maher est avant tout un humoriste, révélé d'abord en tant que stand up. Depuis la fin de l'émission Politically Incorrect, qu'il a animée pendant plusieurs années (d'abord à Comedy Central, puis à ABC), Maher peut maintenant être vu sur la chaîne spécialisée HBO (non disponible au Canada). Il y anime notamment Real Time, une émission au cours de laquelle il a le loisir d'exprimer ses opinions. Il est aussi la vedette d'émissions spéciales, captées notamment lors de ses performances sur scène. Bill Maher a animé un gala Just for Laughs à Montréal il y a quelques années.