Marc-André Lussier LA PRESSE

Gwyneth Paltrow l'avait bien prévenu. Elle mourait d'envie de travailler un jour sous sa direction, mais ne s'exécuterait que le jour où il lui présenterait un scénario dans lequel il n'y aurait ni gangsters, ni crimes, ni coups de feu.

James Gray a pris l'actrice au mot. Et a écrit Two Lovers, un drame sentimental dans lequel, même si les accessoires habituels composant l'univers de l'auteur cinéaste sont absents, la douleur et les blessures sont aussi profondes - sinon plus - que celles qui caractérisaient The Yards ou We Own the Night.

Quand on lui rappelle les propos de l'actrice, lancés au Festival de Cannes - où Two Lovers était en compétition l'an dernier -, James Gray éclate de rire. «Il est vrai que le cadre n'est pas le même, mais je n'ai pas le sentiment d'avoir écrit quelque chose de foncièrement différent, a commenté l'auteur cinéaste au cours d'un récent entretien téléphonique. Ce qui m'intéresse avant tout, ce sont les rapports humains, peu importe le milieu dans lequel les personnages évoluent.»

Aussi hésite-t-il à voir en Two Lovers un «tournant» dans sa carrière. Même si, contrairement au scénario habituel, il a pu enchaîner très vite le tournage de son nouveau film après celui de We Own the Night. «Les gens pensent que je suis quelqu'un de «lent» parce que je n'ai pu tourner que trois longs métrages en 15 ans. Or, il n'en est rien. Je tiens toutefois à faire mes films à ma manière, sans compromis. Le financement est parfois plus difficile à trouver quand on tient à travailler de cette façon. Pour Two Lovers, j'ai été très chanceux, car Gwyneth et Joaquin ont été liés au projet dès le départ.»

James Gray n'hésite d'ailleurs pas à dire que Joaquin Phoenix, qui a été la vedette de trois de ses films (The Yards, We Own the Night et maintenant Two Lovers), est son acteur fétiche. Two Lovers a aussi été écrit pour la vedette de Walk the Line. Ou plutôt, en imaginant dès l'étape de l'écriture Joaquin se glisser dans la peau de cet être écorché, déchiré entre deux amours.

«Je ne savais pas comment il allait réagir au moment où je lui ai montré une première version. C'était un peu avant le tournage de We Own the Night. Joaquin m'a fait le cadeau d'accepter ma proposition. Je savais qu'il serait formidable dans ce rôle. Mieux que n'importe qui, Joaquin peut traduire le combat intérieur auquel se livre un personnage.»

Dans ce nouveau film, Phoenix prête ses traits à un jeune homme dont la plus récente rupture sentimentale a été si douloureuse qu'il a même pensé attenter à ses jours. Ses parents tentent de le pousser dans les bras d'une amie de la famille (Vinessa Shaw), mais leur fils est plutôt fasciné par la présence d'une nouvelle - et mystérieuse - voisine, dont il apprendra très vite qu'elle est de son côté coincée dans une liaison destructrice avec un homme marié.

Très influencé par le cinéma européen des années 60, Gray a demandé à ses acteurs de jouer ce drame romantique de la façon la plus viscérale possible, sans aucune trace de sentimentalisme.

«Je tiens à ce que les acteurs soient toujours au même niveau que leur personnage, explique l'auteur cinéaste. Dans la plupart des films qui se font aujourd'hui, on demande aux acteurs de maintenir une distance, d'aborder leur personnage de plus haut, comme s'ils les devançaient ou qu'ils leur étaient supérieurs. Cette approche ne fonctionne pas dans mes films.»

La retraite de Phoenix

À la fin de l'an dernier, Joaquin Phoenix a annoncé qu'il se retirait du milieu du cinéma pour se consacrer à la musique. Two Lovers serait le tout dernier film dans lequel on le verrait jouer.

Depuis, bien des théories circulent sur les dessous de cette nouvelle orientation de carrière. Quelques passages télévisés - dont une interview passablement confuse à David Letterman - ont alimenté la machine à rumeurs.

Certains évoquent carrément la perspective d'un suicide professionnel. D'autres estiment en revanche que toute cette histoire relèverait d'un gros canular qui a pour but de pousser la machine médiatique dans ses derniers retranchements, toute l'opération étant documentée sur film par son beau-frère, Casey Affleck.

«C'est un fait que Joaquin était très fatigué après le tournage de Two Lovers, déclare James Gray. Il y a quelques années, Sean Penn avait aussi dit en avoir ras le bol. Je crois que c'est commun à ces acteurs qui ne savent pas tricher, qui sont toujours sur le qui-vive.»

«Bien sûr, poursuit-il, j'ose espérer que Joaquin reviendra un jour sur sa décision. Je sais cependant que toute cette histoire part d'un sentiment sincère, et qu'il avait vraiment envie d'explorer d'autres facettes de son talent.»

Two Lovers prend l'affiche le 3 avril en version originale avec sous-titres français, de même qu'en version doublée française (sous le titre Deux amants).