AGENCE FRANCE-PRESSE

Le documentariste américain Alex Gibney retrace au festival de Sundance la descente aux enfers de l'ancien lobbyiste proche du parti républicain Jack Abramoff, offrant un réquisitoire sur la corruption qui gangrène le financement politique aux États-Unis.

Alex Gibney, un habitué de Sundance, avait remporté en 2008 un Oscar avec Un taxi pour l'enfer, un documentaire sur les actes de torture pratiqués par les Américains en Afghanistan, en Irak et dans la prison de Guantanamo.

Son dernier film, Casino Jack and the United States of Money, est présenté en compétition au festival de cinéma indépendant, qui se tient jusqu'à dimanche à Park City,.

Le cinéaste y retrace, sur un mode profondément ironique, les grandes heures et la déchéance de Jack Abramoff, qui purge actuellement une peine de six ans de prison pour corruption, et a entraîné dans sa chute plusieurs membres du parti républicain ayant bénéficié de ses largesses.

«À beaucoup d'égards, Abramoff était à la fois extrêmement sérieux et profondément ridicule», déclare Alex Gibney à l'AFP. «Et certaines choses étaient trop extravagantes et drôles pour être traitées sur un mode sérieux. Il fallait à la fois rire et pleurer. C'est une comédie, mais le sujet de la blague, c'est nous», dit-il.

Jack Abramoff, un républicain convaincu «qui voyait sa vie comme un film d'action» - il fut aussi producteur de cinéma -, a incarné tous les excès du lobbyisme américain, avec ses millions de dollars dépensés pour s'attirer les bonnes grâces des parlementaires.

Alex Gibney espère que son film va ouvrir les yeux de ses concitoyens, en «montrant aux gens comment ça marche. Quand vous allez dans les arrière-cuisines d'une usine de saucisses, ça fait plutôt peur. Eh bien ce film vous emmène dans la cuisine (du financement politique) et ce n'est pas beau à voir».

«Dans quel autre pays au monde, à part les plus profondément corrompus comme l'Indonésie ou le Nigeria, l'argent est-il aussi ouvertement distribué pour vendre et acheter des responsables politiques? C'est profondément choquant», s'indigne Alex Gibney.

Pour lui, c'est avec l'arrivée de Ronald Reagan à la présidence en 1981 que les États-Unis «ont vu changer leurs principes fondamentaux». «Nous avons fait de l'argent le principe roi, à travers lequel tout doit être mesuré: le succès, l'échec, et maintenant le système politique», dit-il.

«Aux États-Unis, la corruption est légale et c'est terrifiant», affirme le cinéaste. Le financement des campagnes électorales, très peu encadré aux États-Unis, «est un système qui légalise la corruption. Comment peut-on s'en accommoder?», s'interroge-t-il.

«Abramoff et les gens comme lui sont des terroristes politiques», estime-t-il. «Ils n'utilisent pas de revolver mais ils veulent détruire le gouvernement, car fondamentalement, ils ne croient pas en ses principes. Ils croient dans une sorte de loi de la jungle libertaire».

La présentation du film intervient alors que la Cour suprême des États-Unis a levé les limites au financement des campagnes électorales nationales par les entreprises, une révolution dans la loi électorale américaine qui limitait ce droit depuis vingt ans.

Alex Gibney plaide pour «un système de financement électoral public. Il faut qu'on y arrive, sinon, nous sommes fichus», dit-il, convaincu cependant qu'il est encore «possible de changer la situation».

D'une certaine manière, «Jack Abramoff nous a rendu un grand service», observe ironiquement le cinéaste. «Il nous a montré de façon spectaculaire à quel point (le système) était mauvais. Pour cela, nous devrions vraiment lui être reconnaissants».