Publié le 15 févr. 2010
Marc-André Lussier LA PRESSE

Il s'agissait probablement du projet le plus étrange sur papier: une nouvelle version de Blood Simple par Zhang Yimou, chef de file du cinéma chinois. On voyait mal comment le réalisateur de films comme Épouses et concubines, Héros ou Le secret des poignards volants pouvait transposer l'intrigue du tout premier long métrage des frères Coen dans son univers. D'autant plus que A Woman, A Gun and A Noodle Shop est le premier film que réalise Zhang Yimou depuis Curse of the Golden Flower. Entre ces deux projets, le cinéaste a conçu et mis en scène le spectacle mémorable des cérémonies d'ouverture des Jeux olympiques de Pékin.

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«J'ai vu Blood Simple pour la première fois dans un festival international - c'était à Cannes, je crois - sans l'appui de sous-titres, a raconté hier Zhang Yimou. Comme je ne pouvais rien comprendre des dialogues, je me suis imaginé ma propre histoire à partir des images que j'ai vues. Je les ai toujours gardées en mémoire. Je me suis servi du film des frères Coen comme base, mais je ne pouvais pas emprunter leur style. D'où cette transformation.»

Le cinéaste fait mention de l'arrivée, depuis quelques années, d'un nouveau genre cinématographique en Chine: le film du «Nouvel An». Sa nouvelle offrande s'inscrirait dans cette lignée. «C'est la raison pour laquelle j'ai emprunté un ton burlesque. Pour le marché international, j'ai toutefois retranché plusieurs références «sino-chinoises». En fait, j'avais envie de faire un virage, d'essayer autre chose.»

Le résultat est pour le moins déstabilisant. D'une part, on retrouve les extraordinaires qualités visuelles et cinématographiques de l'art de Zhang Yimou. Le côté parfois hystérique du jeu des acteurs vient cependant un peu gâter la sauce. Étrange.

«Ethan et Joel Coen ont donné leur accord au projet, mais je n'ai jamais eu le plaisir de les rencontrer ni de leur parler directement, souligne le cinéaste. Ils m'ont toutefois fait parvenir un message très gentil par courriel, dans lequel ils disaient avoir été impressionnés par la transformation. Cela m'a fait plaisir.»

Le cinéaste chinois aime par ailleurs rappeler que sa carrière internationale a été lancée à Berlin. En 1988, Le sorgho rouge fut le premier film chinois à obtenir l'Ours d'or. Puisqu'il était en visite à Berlin-Est en compagnie d'étudiants - c'était avant la chute du Mur -, personne n'avait pu le joindre pour lui annoncer la grande nouvelle avant tard dans la nuit. C'était une autre époque.

Une collaboration féconde

L'un des événements du week-end fut évidemment la présentation hors concours du nouveau film de Martin Scorsese, Shutter Island. Cette adaptation du roman de Dennis Lehane a aussi été faite sous influence. Le vénéré cinéaste s'est en effet beaucoup inspiré des films «paranoïaques» des années 40 et 50 pour concevoir ce film anxiogène aux accents gothiques.

Cette production, dont les têtes d'affiche sont Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo et Ben Kingsley, se distingue aussi par ses qualités de mise en scène et d'interprétation, même si le dénouement de l'intrigue se laisse deviner un peu trop à l'avance.

Shutter Island prenant l'affiche vendredi, nous y reviendrons plus en détail ce week-end. Scorsese et Leonardo Dicaprio, qui font équipe pour la quatrième fois, ont par ailleurs évoqué samedi leur association professionnelle.

«L'amour que voue Martin au cinéma est contagieux, soutient l'acteur. Il contamine tout le monde sur un plateau. Il est le cinéaste phare de notre époque.»

De son côté, Scorsese voit en DiCaprio un héritier. «Évidemment, Leo et moi sommes issus de générations différentes, mais c'est justement ce sentiment de continuité qui m'enthousiasme. C'est une joie de passer le relais à quelqu'un qui comprend le même langage. Le cinéma a plus de 100 ans. Savoir que cette passion peut être relayée par quelqu'un de plus jeune, c'est exaltant.»

D'autres films en compétition

If I Want to Whistle, I Whistle est le premier long métrage du cinéaste roumain Florin Serban. Un film cru et foncièrement humain. Où les sentiments primaires s'expriment brutalement par de jeunes gens «poqués» par la vie. On y raconte l'histoire d'un adolescent qui, cinq jours avant sa sortie d'un centre de détention, prend une visiteuse en otage afin de régler des comptes avec sa (jeune) mère, pratiquement absente de sa vie.

Pour donner au récit des accents de vérité, Serban a recruté ses acteurs parmi les détenus d'un vrai centre pour délinquants. George Pistereanu, dont il s'agit d'un tout premier rôle, crève l'écran. La scène où le jeune homme confronte sa mère est saisissante de réalisme. La mise en scène est à l'avenant: toujours nerveuse, sur le fil du rasoir, mais jamais racoleuse. Décidément, le jeune cinéma roumain a le vent dans les voiles.

Le cadre dans lequel se déroule le récit de Submarino est peut-être un peu plus policé, mais les émotions qui en émanent n'en sont pas moins brutes. Réalisé par le Danois Thomas Vinterberg, dont les films les plus connus restent Festen et Dear Wendy, Submarino relate le parcours de deux frères aux prises avec de graves problèmes de toxicomanie. L'un est un ex-détenu alcoolique qui ne s'est jamais remis du départ de celle qu'il aimait; l'autre est un héroïnomane qui tente d'élever seul un jeune garçon. Le regard sur l'enfance fait d'ailleurs le prix de ce film. Et le rend d'autant plus émouvant.

Jusqu'à présent, cette compétition est vraiment de très belle tenue.