Marc-André Lussier LA PRESSE

Roman Polanski renoue avec le thriller en portant à l'écran le roman à connotation politique de Robert Harris. Curieusement, la réalité est presque en train de rattraper la fiction...

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L'adaptation cinématographique du roman The Ghost est arrivée un peu par accident. L'écrivain Robert Harris avait d'abord été approché par Roman Polanski pour l'adaptation d'un autre de ses romans, Pompeii.

«Quand, pour toutes sortes de raisons, ce projet-là est tombé à l'eau, Roman m'a demandé ce que j'avais d'autre en réserve, expliquait l'auteur lors d'une conférence de presse tenue au Festival de Berlin, où The Ghost Writer a été présenté en primeur mondiale. Je lui alors dit que j'étais en train d'écrire une histoire à caractère politique dont le personnage principal est un écrivain fantôme. Quelle idée ennuyante, m'a-t-il alors répondu!»

Le réalisateur de The Pianist, qui avait très envie de renouer avec le thriller après avoir offert des oeuvres plus «classiques», a bien entendu changé d'avis le jour où Harris lui a fait parvenir le manuscrit de son roman. Polanski a tracé tout de suite des parallèles avec l'univers de Raymond Chandler.

«Écrire un scénario avec Roman constitue une expérience unique, affirme Harris. Il conçoit sa mise en scène dès cette étape. Rien ne lui échappe!»

Ewan McGregor incarne un auteur embauché pour coucher sur papier les mémoires d'un ancien premier ministre britannique (Pierce Brosnan), réfugié en Amérique depuis qu'ont été révélés des faits troublants sur la participation de la Grande-Bretagne à la guerre en Irak. La situation se corse quand le jeune homme découvre qu'un autre auteur fantôme, embauché pour exercer la même fonction, est mort dans des circonstances pour le moins nébuleuses...

«Un tournage avec Roman, c'est très intense, dit Pierce Brosnan. Et c'est aussi très exaltant!»

Entendez par là que le cinéaste sait ce qu'il veut de façon tellement précise qu'il ne se gêne pas pour exprimer son désarroi de façon très directe - et parfois peu diplomate - si ce qu'on lui propose ne correspond pas à ses exigences.

«Cela peut être un peu déstabilisant au début, explique Ewan McGregor. D'autant que les acteurs ont l'habitude de se faire flatter l'ego. Mais quand on se rend compte qu'il n'y a strictement rien de personnel dans ses remarques; qu'il agit de la même façon avec tous les artisans de son film; c'est fantastique. On se doit alors d'être constamment au sommet de notre art. Comme il l'est lui-même. Roman est un peu comme une mère: il peut être agaçant parfois mais il a toujours raison!»

Même en prison

Toujours assigné à résidence dans son chalet en Suisse, Roman Polanski ne peut évidemment pas accompagner la sortie de son nouveau film. Ce qui, aux yeux de ceux qui ont travaillé sous sa direction, revêt un caractère absurde.

Tourné l'an dernier, principalement en Allemagne, The Ghost Writer avait pratiquement atteint déjà sa forme finale au moment de l'arrestation du célèbre cinéaste à l'aéroport de Zurich en septembre dernier.

«Dès le départ, nous visions une présentation au Festival de Berlin, expliquait Robert Benmussa, l'un des producteurs. Comme le film a presque entièrement été tourné en Allemagne, et à Berlin en majeure partie, nous estimions tout naturel de venir le lancer ici. Au moment où Roman a été arrêté, il en était déjà à un premier montage. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des cinéastes en auraient fait une copie finale tellement tout était déjà établi de façon très précise. Mais Roman étant quelqu'un de très méticuleux, il a continué à peaufiner son film en prison. On lui faisait parvenir des paquets que son avocat suisse lui remettait, avec lesquels il a pu travailler. Il a mis les toutes dernières touches quand il est retourné à son chalet.»

D'étranges ressemblances


L'auteur Robert Harris s'étonne de son côté que la réalité soit en train de rattraper un récit fictionnel écrit il y a trois ans.

«Cette idée me trottait dans la tête depuis une quinzaine d'années mais je ne trouvais pas vraiment la manière pour la transposer dans un récit, explique-t-il. Puis, j'ai un jour entendu à la radio quelqu'un suggérer la possibilité que notre ancien premier ministre Tony Blair soit poursuivi pour crimes de guerre. Ce fut l'élément déclencheur qui m'a permis d'imaginer une histoire relevant de la plus pure fiction. Du moins, au départ!»

Depuis la publication du roman, bien des révélations ont été faites à propos de l'implication de la Grande-Bretagne dans la guerre en Irak.

«Pas une journée ne passe sans qu'un événement rapproche progressivement ce film d'un documentaire, ironise l'auteur scénariste. Les témoignages de Tony Blair devant les commissions; ce qu'on apprend à propos de l'alignement de son gouvernement sur les politiques de George W. Bush; tout cela fait en sorte que des liens bien étranges peuvent être établis avec ce qu'on raconte dans ce film! Le verdict de l'Histoire sur la pertinence et la légalité de cette guerre tombera bientôt. Et cela soulève beaucoup de questions chez nous présentement.»

Rappelons que The Ghost Writer a obtenu l'Ours d'argent de la meilleure réalisation à la 60e Berlinale.

The Ghost Writer (L'écrivain fantôme en version française) prend l'affiche le 19 mars.