Marc-André Lussier LA PRESSE

Head On lui a valu la reconnaissance internationale. De l'autre côté (The Edge of Heaven), la consécration. Avec Soul Kitchen, le cinéaste allemand Fatih Akin a voulu s'aérer un peu. Et retrouver le parfumde sa (proche) jeunesse.

En principe, Fatih Akin aurait dû réaliser Soul Kitchen il y a plusieurs années. L'idée de cette comédie culinaire à saveur sociale remonte à 2003. Le cinéaste allemand, atteignant alors la trentaine, avait déjà écrit un petit traitement à l'époque. Il s'était en outre inspiré des déboires sentimentaux de son pote Adam Bousdoukos, l'un de ses interprètes fétiches, aussi restaurateur à ses heures.

«Mais voilà, mon film Head On a obtenu l'Ours d'or du Festival de Berlin cette année-là! raconte Fatih Akin au bout du fil. Je me sentais alors une responsabilité de cinéaste. Je me voyais mal proposer une petite comédie légère après avoir obtenu cette reconnaissance sur le circuit des grands festivals. Il me fallait un projet plus ambitieux à mes yeux. J'ai donc remisé les quelques pages déjà écrites dans un tiroir.»

Le cinéaste se lance alors dans la réalisation d'un documentaire dont le sujet est la scène musicale turque (Crossing the Bridge - The Sound of Istanbul), histoire de faire écho à la richesse culturelle du pays que ses parents ont quitté pour venir s'installer au royaume de la Mannschaft. Les thèmes touchant l'enracinement, la quête d'identité, l'intégration, la cohabitation entre citoyens de différentes origines traversent inévitablement l'oeuvre de cet immigrant de deuxième génération.

Il y a trois ans, De l'autre côté (The Edge of Heaven) lui vaudra le prix du meilleur scénario au Festival de Cannes. En compagnie de quelques contemporains (Tykwer, Becker, Von Donnersmarck et quelques autres), Akin symbolise le renouveau du cinéma allemand.

Dès lors, l'auteur cinéaste se sent un peu coincé. Il a désormais l'impression que le monde du cinéma n'attend plus de lui que des films «sérieux», destinés à plaire uniquement au public des festivals.

«Honnêtement, je me suis senti un peu esclave de ce succès, dit-il. Il a fallu que je me remette en question, que je me donne la permission de faire des films pour me faire plaisir. Les grands festivals de cinéma, la reconnaissance, les salles art et essai, tout cela est très bien. Mais j'ai maintenant envie de rejoindre le grand public aussi. Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas faire les deux.»

Une lettre d'amour

Au départ, Fatih Akin était convaincu que Soul Kitchen - sa lettre d'amour à Hambourg, la ville où il est né, a grandi, et vit toujours - allait être un petit film tout simple à fabriquer. Après tout, le récit est campé dans un quartier n'ayant plus aucun secret pour lui, et évoque un esprit festif que le cinéaste a bien connu dans sa jeunesse. De surcroît, le scénario a été écrit avec l'aide d'un ami. Et c'est ce même ami (Bousdoukos) qui tient le rôle principal dans le film.

«Ce fut pourtant le tournage le plus difficile de ma vie! , lance Fatih Akin. Sur le plan logistique, c'était déjà compliqué, car il y avait plusieurs lieux de tournage dans la ville et de nombreux personnages à gérer. Et puis, c'était la première fois que j'empruntais un ton de franche comédie. Je suis heureux du résultat. Hambourg est une ville où il fait bon vivre et où il fait bon être jeune. Je ne peux plus aujourd'hui festoyer comme à l'époque de mes 20 ans, mais Hambourg est la ville idéale pour faire la fête. Je n'ai jamais voulu la quitter.»

Du coup, la mauvaise passe que traverse Zinos, le protagoniste de l'histoire, semble moins dramatique. D'autant qu'elle est modulée sur un ton plus léger, à partir de l'envie du jeune homme d'aller rejoindre son amoureuse en Chine, où cette dernière s'est installée pour honorer un contrat. Pour ce faire, Zinos remet la gestion de son restaurant entre les mains de son frère (Moritz Bleibtreu), fraîchement sorti de prison. Akin dresse un portrait social et intime campé dans une époque en pleine mutation, tant du côté des individus et des rapports qu'ils entretiennent entre eux, que dans le paysage urbain.

Même s'il compte désormais emprunter une démarche plus accessible, l'auteur cinéaste, grand admirateur de comédies musicales à l'ancienne, ne renonce pas pour autant à tourner le dernier volet de sa trilogie amorcée avec Head On (l'amour), et poursuivie avec De l'autre côté (la mort).

«Avant de me frotter au «mal», thème du dernier volet de la trilogie, j'avais besoin d'une récréation. Il n'en fut rien, mais Soul Kitchen m'a quand même fait prendre conscience qu'il est possible d'aborder des sujets graves sans nécessairement emprunter un ton tragique. Bien sûr, le thème du mal nous renvoie forcément à quelque chose de douloureux. Mais je m'emploie présentement à plancher sur un scénario que je souhaite signifiant et divertissant à la fois. Je veux rejoindre les gens.»

Soul Kitchen prend l'affiche le 30 juillet en version originale avec sous-titres français (et aussi anglais).

+++++

 À lire également, la chronique de Marc Cassivi: Le mauvais théâtre d'été