André Duchesne LA PRESSE

Patrick Demers vient de terminer son premier long métrage de fiction, Jaloux, qui, après avoir été présenté au festival de Karlovy Vary cet été, sera à celui de Toronto le mois prochain. Le tout avec les moyens du bord et sans scénario. Parcours d'un réalisateur acharné qui travaille presque sans filet.

En 2008, après la naissance de son premier enfant, Patrick Demers a tourné son premier long métrage, Jaloux. «Nous avons eu l'enfant. J'ai tourné le film juste après. Ça m'a donné l'urgence. Il fallait absolument qu'on tourne», dit le réalisateur de 40 ans.

Urgence, certes. Et une volonté très forte de faire les choses comme il le voulait, de les remodeler en plein tournage, sans scénario et sans se faire dicter des façons de faire. Quitte à ne pas recevoir de subventions par les canaux normaux du financement public.

N'empêche, jusqu'à maintenant, le résultat est intéressant. Une sélection cet été au Festival de Karlovy Vary (République tchèque) et, maintenant, le très recherché festival de Toronto (TIFF), porte d'entrée convoitée vers le marché américain.

Quant aux cinéphiles québécois, ils pourront voir ce film mettant en vedette Maxime Dénommée, Sophie Cadieux et Benoît Gouin au début de 2011.

Pourquoi ce travail sans scénario? «J'avais envie d'être libre, répond le réalisateur rencontré dans un café du quartier Villeray. Je n'avais pas envie qu'on m'oblige à expliquer des choses, par des dialogues. C'est beaucoup ça, le processus d'écriture avec les conseillers à la scénarisation, avec les jurés.»

En d'autres mots, avec les gens de la SODEC et de Téléfilm, principaux organismes de financement public pour le cinéma. Demers a laissé tomber un autre projet de long métrage dans le passé parce qu'il était las de réécrire constamment le scénario qui est, on l'aura compris, à la base du financement.

«On te demande toujours d'expliquer plus, plus, plus, dit cet ancien participant à la Course destination monde (1992-1993). Je ne trouve pas que ça fait du bon cinéma et que cela remet tous les pouvoirs aux producteurs et aux décideurs. Pour mon projet, je voulais que le pouvoir soit entre nos mains: les comédiens, le réalisateur, le directeur photo, le directeur artistique. Ce que j'appelle le noyau créatif.»

Les bons et les méchants

Comme dans les deux courts métrages qu'il a réalisés avant Jaloux, Patrick Demers explore le jugement. Le jugement des uns envers les autres. Le jugement hâtif. Le jugement trompeur. Comme lorsque les bons sont en fait les méchants, et vice versa.

Sans tout révéler, c'est ce qui se passe dans Jaloux, histoire d'un couple qui, sur le bord de l'éclatement, se donne une dernière chance lors d'un week-end à la campagne. Ils rencontrent un troisième individu - louche - et vont former un «triangle amoureux disloqué» pour emprunter les mots du réalisateur. Avec un thème central: la jalousie.

Sans scénario, Demers, son équipe et les comédiens ont travaillé en collégialité, à partir d'un plan de scène à scène de 22 pages qu'ils remettaient constamment en question.

«On s'est fait un genre de canevas et on le remplissait, raconte-t-il. Un peu comme de la peinture à numéros. On construisait progressivement les personnages. Moi, je voulais faire un thriller, avec certains codes. Ce qui me servait de filet. Aucun dialogue n'a été écrit. Au moment du tournage, on se donnait le droit de tout remettre en question. Si on avait de meilleures idées, on tournait autre chose. Au montage, je mélangeais les prises, je remettais tout en question. Il y a des scènes qui tombaient. Et je continuais à écrire.»

Comme il travaillait avec une caméra numérique RED, lui et les comédiens pouvaient revoir les «rushes» en soirée (ils logeaient sur place). Le matin, au déjeuner, le groupe discutait du déroulement de la journée.

Bénéficiant d'une bourse du Conseil des arts du Canada, Demers a su convaincre les gens du distributeur Les Films Séville d'embarquer dans son projet. «Pierre Brousseau (premier vice-président de Séville) avait vu et aimé un de mes courts métrages réalisé selon les mêmes principes. Lorsque j'ai eu le sentiment d'avoir une bonne histoire en mains, je suis allé le voir», dit Demers.

Seize jours

L'équipe a tourné le tout en 16 jours dans un chalet de Lanaudière. Un chalet aux murs blancs, avec beaucoup de fenêtres et à aires ouvertes. Parce qu'avec un petit budget, Demers ne pouvait se permettre de faire beaucoup d'intérieurs. Quant aux scènes extérieures, elles ont été tournées en présence de... millions d'insectes.

«Le printemps 2008 a été très humide. Il y avait beaucoup d'insectes, se rappelle le réalisateur. On les voit dans toutes les scènes, on les a intégrés à l'histoire.»

En fait, il y en avait tellement, que Patrick Demers a tourné une bonne partie de son film avec un filet (ah! un filet) autour de la tête.

Bibittes ou pas, financement ou pas, scénario ou pas, Patrick Demers dit ne pas avoir eu autant de plaisir à travailler depuis l'émission La course destination monde. «Ce fut le moment le plus stimulant pour moi depuis que j'ai fait La course, dit-il. C'était mon gros trip. Depuis la course, je n'ai pas eu un fun aussi intense.»

Il est maintenant prêt pour un second long métrage. Le thème est défini. Demers veut encore une fois tourner en toute liberté. Mais il est prêt à faire des concessions, embaucher un scénariste et... remplir des demandes de subventions.

«Je ne veux pas obtenir de gros budgets. Je veux juste avoir assez d'argent pour payer les gens et faire le film dans un temps raisonnable. Deux ans entre le tournage et la sortie, c'est long.»