Publié le 26 mars 2011
Marc Cassivi LA PRESSE

Le cinéma québécois n'avait pas connu pareille débâcle aux guichets depuis 2002. L'an dernier, la part de marché des films québécois est descendue sous la barre des 9% (8,8%, environ 10% de moins qu'en 2005). Films populaires médiocres ou franchement mauvais, films d'auteur peinant à trouver leur public: la débandade.

Heureusement que le film-phénomène de 2010, Incendies, a sauvé la mise, engrangeant plus de trois millions de dollars en salle. Un succès inespéré pour un film d'auteur se déroulant au Moyen-Orient.

Le film de Denis Villeneuve, plutôt que de doper la fréquentation du cinéma québécois, semble avoir eu un effet de rouleau compresseur sur les autres films d'auteur québécois de l'automne. À l'origine d'un cri, Route 132, 10 1/2, pourtant des oeuvres fortes, n'ont pas rejoint le public escompté.

«Un succès de l'ampleur d'Incendies, ça pompe de l'oxygène, constate Pierre Brousseau, des Films Séville, distributeur au Québec du film de Denis Villeneuve. Les gens ne vont pas au cinéma toutes les semaines ni tous les mois. Il y avait un film à voir, au détriment des autres, pendant un moment. Il y a eu des répercussions.»

Plusieurs se sont demandé si les distributeurs québécois, responsables entre autres de la mise en marché du cinéma québécois, ne s'étaient pas tiré dans le pied en proposant tous ces films d'auteur en même temps, au même public.

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«Tous les distributeurs souhaitent des dates à l'automne pour la sortie des films d'auteur, dit Charles Tremblay, président de Métropole Films, qui a notamment distribué Curling de Denis Côté, très peu vu en salle. On ne peut jamais prévoir un succès comme celui d'Incendies. Certains en ont souffert, mais il est difficile de quantifier un impact négatif. C'est une évidence qu'il y avait trop de films d'un même type de cinéma d'auteur québécois à l'affiche.»

«Il y avait beaucoup de thématiques dures à l'automne, renchérit Patrick Roy, président d'Alliance Vivafilm (Route 132, 10 1/2). Et plusieurs films qui s'adressaient à un public semblable: un public plus cinéphile, plus âgé, qui ne va pas au cinéma tous les week-ends. Il y a des périodes, en ce moment par exemple, où il y a beaucoup de films québécois à l'affiche simultanément. On ne s'aide pas.»

Les conséquences de cet «automne sombre», du point de vue des distributeurs, sont plus grandes que le simple constat d'un échec circonscrit dans le temps, estime Pierre Brousseau, qui avait anticipé prudemment (on le comprend) des recettes de 500 000$ pour Incendies.

«La veine réaliste et déprimante au cinéma québécois, je crois que c'est terminé pour un moment, dit-il. Les films de l'automne étaient pour la plupart bons, mais les gens avaient envie d'autre chose, d'un autre ton. Et les comédies convenues, avec des vedettes, n'ont pas été à la hauteur. C'est normal que les gens n'aient pas eu envie de voir ça. Il faut que les films soient bons. Les gens ne sont pas dupes.»

Films populaires

Les films populaires de 2010 - L'appât, Filière 13, même Lance et compte -, prévus par les distributeurs pour renflouer leurs coffres (et pour lesquels ils ont investi d'importantes sommes dans la mise en marché), n'ont pas attiré autant de spectateurs que prévu. Seul Piché: entre ciel et terre, champion du box-office québécois, a réellement atteint ses objectifs.

Patrick Roy, qui a distribué plusieurs de ces films au «rendement» décevant en 2010, croit qu'il ne faut pas sous-estimer l'influence des critiques sur la fréquentation du cinéma québécois. «Il y a peu de critiques, mais on peut les lire, les entendre à la radio et à la télévision, et ils ont un réel impact. Quand les gens entendent dire qu'un film est mauvais sur plusieurs tribunes, ils n'ont pas envie d'aller le voir.»

Le président d'Alliance Vivafilm estime que le cinéma populaire peut contribuer à la popularité du cinéma d'auteur. «Je crois que le cinéma plus grand public aide le cinéma d'auteur. Il peut donner envie aux gens de voir plus de films québécois. Ce qui est important, c'est qu'il y ait une diversité des genres. Si on ne fait que du cinéma populaire, on fait fausse route, mais il faut trouver un équilibre entre le cinéma populaire et le cinéma d'auteur. C'est essentiel.»

Pierre Brousseau croit de son côté que c'est à l'industrie - cinéastes, distributeurs, producteurs et institutions confondus -, à faire son examen de conscience, afin que les lendemains soient plus chantants. «Il faut tendre vers l'universel, dit-il. Sortir de notre nombril. Arrêter de faire le derviche et de tourner sur nous-mêmes. Il faut voir autre chose que la québécitude. C'est important. Il faut ouvrir des fenêtres, s'oxygéner, respirer un autre air.»